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Ninon M.11 décembre 2020

2020, tapis rouge pour ma dépression

La Covid-19 a rendu le quotidien anxiogène, et les seuls plaisirs qui permettent de tenir sont interdits. Mais j'essaie de tenir malgré tout !

Par Ninon M.11 décembre 2020

Dans un supermarché, smartphone à la main, tu scannes tes aliments pour savoir si ce que tu vas mettre dans ton estomac n’est pas trop toxique. Quand tu scannes le beurre que tu vas mettre dans ton panier, on te répond que c’est trop gras. En même temps, c’est plutôt rare que j’ingurgite une plaquette de beurre pour mon déjeuner. T’achètes, en plus, une bouteille de rhum pour ta dernière soirée musicale à plus de quinze personnes dans ton minuscule appartement. Sur la bouteille, on te rappelle que l’abus d’alcool, c’est dangereux ! Dommage je pensais avaler dix litres cul sec pour soigner mon mal du monde… Et que si tu es enceinte c’est interdit (merde… ! J’ai oublié de vérifier).

Un tour au bureau de tabac pour t’acheter tes clopes au packaging inspirant, tu es carrément morte, les pieds amputés, trou dans la gorge et poumons-charbons. Parce que fumer tue. T’as compris ? ÇA TUE ! Tu t’en fous, ce soir, c’est ta teuf. Tous tes potes entassés dans ton mini appartement dont tu viens d’avoir la clé. L’appartement dont tu as payé trois mois de loyer qui correspondent à peu près à tes deux derniers mois de salaire.

Heureusement, c’était Noël il n’y a pas longtemps. Ta vieille tantine t’avait glissé un chèque « en cas de coups durs… ». Le coup dur, c’est le prix de ton loyer. Mais ce soir c’est la teuf. Tu es heureuse, trop heureuse. Alors, tu prends le tram et laisse ta place à une personne plus âgée. Elle t’observe d’un regard accusateur : « Votre masque ! » Ah putain, ton masque… obligatoire partout. On s’en fout tu sais que tu sois heureuse, le vieux voudrait te voir masqué.

Six mois que t’as plus vu d’humains avec une bouche et un nez à cause du Covid-19

Alors masquée, tu rejoins le pelletons du centre-tram, entassée peau contre peau, dans un bal de sueur et de microbes collés aux manteaux des jours pluvieux qui sont déjà là. Tu descends à ton arrêt, veux respirer un peu. Les flics en voiture t’arrêtent : « Le masque c’est sur la bouche et sur le nez, la prochaine fois c’est 250 euros ! » T’as vraiment de la chance.

Après huit mois de vie sous Covid-19, difficile de ne pas en ressentir les effets. La perte de repères, l’isolement, les incertitudes sur leur insertion dans le marché du travail… Autant de sources d’angoisse pour les étudiant.e.s, dont la santé mentale se trouve particulièrement affectée :

Ça fait six mois que t’as plus vu d’humains avec une bouche et un nez. Tu télétravailles dans ton appartement minable, t’as plus le droit d’aller au bureau. T’as quand même demandé mais « la règle c’est la même pour tout le monde » (sauf que tes collègues et ton boss habitent des villas immenses aux jardins de la taille des parcs de la ville… qui sont fermés parce que c’est trop dangereux !) Tu rachètes une bouteille de rhum. Deux bouteilles ? C’est peut-être un peu abusé.. et dangereux ! Coup de téléphone à ta grand-mère, c’est lundi et normalement tu vas déjeuner avec elle. Mais c’est dangereux ! Ça fait six mois qu’elle n’a pas vu d’humains non plus.

Heureusement, t’as eu la bonne idée de ne pas faire d’enfants, sinon il faudrait les garder dans ton appartement minable, parce que l’école aussi c’est dangereux ! Un appel de ta meilleure amie : elle ne viendra pas ce soir. Elle tousse, et c’est dangereux. Pour souffler un peu de cette journée bizarre, tu prends ton dernier café dans le dernier bar ouvert, pour ses dernières heures. À côté de toi, les gens ont été remplacés par des palissades de Plexiglas.

21 heures : toujours aucun copain à la maison

Avant de rentrer chez toi avec tes clopes et ton rhum, tu passes devant la gare du Nord. Un homme pleure, portefeuille à la main. Il est assis par terre devant le guichet Flixbus. Porte close. Il veut rejoindre son frère en Allemagne, prendre le bus qui part ce soir, mais il n’a que du liquide. En plus, il ne comprends pas le français, il ne comprend pas pourquoi c’est fermé. Il a toujours acheté ses billets ici. Mais les guichets sont fermés jusqu’à nouvel ordre. C’est trop dangereux. Tu lui prends son billet avec ton super smartphone. Il te remercie, il s’approche et veut te serrer la main. Et BORDEL… tu hésites, tu te vois reculer. C’est peut-être dangereux ? Bref. Tu rentres.

Tu prépares ta fête. Une playlist, de la danse et des copains. Alcool et cacahuètes. T’allumes la radio pour écouter les dernières infos. Le verdict tombe : interdit de se réunir à partir de maintenant. Tout le monde doit comprendre que c’est vraiment trop dangereux. 21 heures : toujours aucun copain à la maison. Tu bois tes deux bouteilles de rhum seule. Et tu fumes l’intégralité de tes paquets de clopes. Tu mets un peu de musique, et tu t’autorises quelques mouvements de danse dans ton salon. Ton voisin a appelé la police, il est sûr que tu faisais une fête avec plein de potes. Il trouve ça dangereux, lui aussi…

Dans le lycée de Chloé, impossible de respecter les gestes barrières. Le protocole sanitaire contre la Covid-19, c’est du blabla. Une source d”angoisse pour sa santé.

Pas grave, tu te consoleras en allant au théâtre voir ta sœur jouer, et puis peut-être au concert de ta mère le jour d’après. Ah non, pardon… Annulés jusqu’à nouvel ordre. Toute cette culture et tous ces gens… c’est tellement dangereux ! Heureusement, ça fait longtemps que les armes à feu sont interdites à la vente dans ton pays de liberté, sinon tu te serais sûrement tirée une balle.

Alors, tu fais comme les autres. Rendez-vous chez ton médecin. Dépression chronique, dit-il. Il n’a pas l’air surpris, il te prescrit des antidépresseurs. À durée indéterminée. T’as même pas 30 ans. Mais ça, c’est pas dangereux.

 

Ninon, 27 ans, plasticienne, Grenoble (ninonmazeaud.cargo.site)

Crédit photo Unsplash // Erick Mclean

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