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Traoré M.23 novembre 2019

À la rue, j’ai pas le temps de souffler

Ça fait quatre mois que je vis à Paris, dans la rue. Je dois trouver où dormir, manger, me doucher, faire mes démarches. Des journées millimétrées.

Par Traoré M.23 novembre 2019

Depuis le mois d’août, je suis à Paris, à la rue. Je suis arrivé du Mali en train et en bus. Je savais pas comment faire, où aller. Vivre comme ça, c’est des journées bien remplies. Surtout la semaine où je ne savais plus où dormir.

Le 15 octobre, vers 6h du matin, les policiers sont arrivés. Je dormais dans une rue vers Porte d’Aubervilliers. J’étais en train de dormir. Je les ai entendus crier à travers la tente : « C’est la police, c’est la police ! Levez-vous ! Ramassez vos affaires. » Je me suis levé, on était deux dans la tente. On était tous deux par tente, cinquante en tout peut-être. C’était mieux que le grand camp à Porte d’Aubervilliers où y avait beaucoup plus de gens dans les tentes. Plus de vols aussi. Même pendant qu’on dormait dans la tente. Du coup la petite rue c’était mieux, mais la police est venue nous chercher.

On est sortis de notre tente avec mon ami. On a vu que les gens ramassaient leurs affaires. Les policiers nous ont laissés faire. Ils étaient beaucoup, plus que dix, ils s’énervaient un peu mais pas trop. Ils voulaient juste qu’on dorme pas ici. Utopia, l’association qui m’aide, nous a proposé de déposer les affaires dans leur local. Mais la police nous a barré la route, ils voulaient pas qu’on leur donne nos affaires. On a fait jusqu’à 9h comme ça, avec toutes nos affaires. Puis on les a laissées à Rosa Parks pour petit-déjeuner. Dans la rue, mais un peu caché. J’ai marqué mon nom dessus au cas où on me les vole (c’était déjà arrivé avant).

J’avais très faim et j’étais très sale

Puis, on est partis faire la douche, à Jaurès, y a une douche publique. C’est un grand bâtiment avec des lignes de douches. J’ai fait ma douche vite parce que ça ferme à midi. Avant de parler aux associations, j’avais déjà dormi dehors, mais je savais pas tout ça alors j’avais très faim et j’étais très sale.

Et à midi, c’était l’heure du repas à Porte de la Villette. Y avait une distribution. Le manger venait dans un camion et les gens distribuaient et repartaient. Souvent, ces repas, ça ne va pas. C’est de la nourriture « bizarre » : des pâtes dans de l’eau, avec des bouts de tomates, ça a pas de goût…

En arrivant en France, les jeunes mineurs isolés devraient être mis à l’abri par l’Aide Sociale à l’Enfance, et y être orienté par la police notamment. Mais dans la pratique… c’est loin d’être le cas. La Fédération de Paris de la Ligue des droits de l’Homme (LDH) et l’association Utopia 56 ont dénoncé cet état de fait dans un communiqué commun : « À Paris, les mineurs étrangers primo-arrivants ne sont pas pris en charge. »

L’après-midi, on est allés à la bibliothèque de Porte de la Villette se connecter, charger les téléphones, lire les livres. Jusqu’à 18h. On est restés là-bas pour se mettre au chaud, parce que dehors, en ce moment, il fait froid, y a beaucoup de pluie. J’y suis resté longtemps, de 13h à 18h. J’ai pris un livre, comme ça, n’importe lequel, juste pour m’entraîner. C’est là qu’on est retournés manger à Porte de la Villette, c’est la même nourriture bizarre, avec des yaourts périmés. Y avait beaucoup de monde encore, on a fait 30 minutes – une heure de queue, comme le midi. Y avait plus de 100 personnes ! Mais y avait toujours à manger.

À 19h, on est allés faire un match de foot au jardin, pour passer le temps, pour se faire un peu plaisir. Jusqu’à ce qu’on récupère nos affaires : les tentes, les couettes, etc.

Dans la rue y a tout, même de la violence

On a essayé de dormir à Rosa Parks, à côté de la gare. La petite rue, on pouvait plus y dormir parce que la police l’avait interdite et il y avait des barrières. Alors on s’est mis sous le pont de la gare où les trains passaient. Je pense que c’est pour ça que la police est revenue à 23h nous chercher. Ils nous ont déposés devant le Decathlon et nous ont dit qu’on pouvait dormir là-bas, une nuit seulement. Vers 8h le lendemain, on a plié les tentes, on les a déposées au local d’Utopia.

Ça fait une semaine comme ça, dans la rue. C’est difficile, je dors pas bien parce que c’est dur : y a du bruit, je pense aux voleurs et à la police. Dans la rue y a tout, même de la violence. Au moindre bruit, je me réveille. Maintenant je dors au grand camp à Porte d’Aubervilliers, j’ai de la chance la police n’est pas encore venue évacuer.

Des mineurs isolés comme Traoré, ils sont nombreux à dormir dans les rues de Paris. Mais avant de vivre dans ces conditions, ils ont aussi dû traverser des frontières pour venir ici. Comme Lamarana et Mujeebullah dans notre podcast.

C’est tous les jours comme ça et en même temps je dois aller à mes rendez-vous médicaux et d’information, faire mes démarches administratives. Des associations m’aident pour tout ça : d’abord la Croix Rouge puis Utopia 56 et MSF. Mais c’est pas normal cette situation. J’attends la réponse du juge pour que ça change mais je crois qu’il m’a oublié… J’attends un rendez-vous juridique. Tout ça pour montrer que j’ai 17 ans.

 

Traoré, 17 ans, Paris

Crédit photo Hans Lucas // © Antonin Burat

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