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Sorina18 décembre 2018

Dans notre communauté Rom, les filles ne parlent pas aux garçons

Depuis ses 15 ans, Sorina n'a pas le droit de parler aux garçons, notamment ceux de son bidonville. Ses frères et ses parents lui interdisent.

Par Sorina18 décembre 2018

J’ai trois grands frères. Ils ne me laissent pas aller avec mes copines dehors et je ne peux pas parler avec les garçons. Si je le fais, si je rentre à pas d’heure, ils se fâchent. Nous, on habite à Juvisy dans un bidonville. Il y a plein de garçons et si je reste dehors, ils vont forcément croire que je parle avec l’un d’entre eux. À chaque fois que ça arrive, mes parents et mes frères me font des réflexions. 

Par exemple, j’avais un copain, c’était un simple ami, et mes parents et mes frères m’ont dit : « Tu parles plus avec lui, tu mens. Peut-être c’est ton amoureux ! » Je leur ai répondu : « Non, c’est un copain, c’est comme un frère ! » Mais ils ne m’ont pas crue. Ils ne me croient pas. Ils ont peur que je m’enfuie. Je ne sais pas pourquoi. Les parents chez nous, ils te comprennent pas, ils comprennent que les garçons. Moi, je voudrais être un garçon. Chez les Roms, les garçons, ils vont partout, et les femmes doivent rester avec les enfants : elles font le ménage, elles ne peuvent pas avoir Facebook…

Quand j’étais enfant, tout allait bien, je pouvais aller partout, jouer avec des filles et avec des garçons. Mais vers mes 15 ans, c’est devenu un problème. Depuis, on ne me laisse plus sortir, je suis toujours chez moi. Je me sens trop seule car je n’ai pas de soeurs à qui me confier. J’aimerais que mes parents et mes frères me fassent plus confiance, me laissent sortir avec mes copines et parler aux garçons.

Les filles ne savent pas choisir leur mari

Une fois, mes frères m’ont entendu parler au téléphone avec mon copain. Ça faisait trois ans que j’étais avec lui, je l’avais rencontré à l’école. Depuis ce jour, je ne l’ai plus vu. Il habitait trop loin pour que je puisse le voir, et il ne pouvait plus m’appeler car mes frères m’avaient pris ma carte SIM et m’en avaient donné une nouvelle. Mes parents n’aimaient pas ce garçon car ils n’aimaient pas sa famille. Ma mère connaissait ses parents parce qu’ils venaient de la même ville en Roumanie. Elle m’a dit que ses parents étaient méchants, que la belle-mère tapait ses belles-filles et les envoyait faire la manche. Et moi, je veux un travail, je veux pas faire la manche. Je l’aimais beaucoup, mais il se droguait et il allait tout le temps voir les garçons. Je voulais pas de cette vie là, je voulais plus souffrir. Si je m’étais mariée avec lui, j’aurais coupé pour toujours avec ma famille.

Mes parents disent que nous, les filles, on sait pas choisir notre mari, qu’on va souffrir après. Ils disent que ce sont les parents qui savent choisir pour nous. S’ils voient que la famille du garçon est gentille, ils vont l’accepter. Parce que moi, quand je vais me marier, je vais vivre avec ma belle-mère et si elle n’est pas gentille, peut-être qu’elle va se fâcher contre moi. Mes parents font ça pour mon bien. Moi, avant, quand j’étais avec mon copain, j’avais pas réalisé. Mais maintenant, je trouve que c’est très bien qu’ils choisissent avec moi. C’est comme ça dans toutes les communautés roms.

Quand j’aurai une fille, je la laisserai faire ce qu’elle veut. Quand elle me dira qu’elle aime un garçon, je lui dirai : « Tu peux faire ce que tu veux, mais fais juste attention qu’il ne t’arrive rien. » Je voudrais que ma fille vive sa vie. Je voudrais que ma fille, elle, parle avec le garçon qu’elle aime. Si je ne l’aime pas, je lui dirai. Mais si elle veut continuer à le voir, je la laisserai. Moi, j’ai pas eu cette chance.

 

Sorina, 19 ans, volontaire en service civique, Juvisy

Crédit photo Pixabay // CC0 Creative Commons

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