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Imane A.20 septembre 2019

Dans un amphi, mon cancer et moi on est (enfin) incognito

Quand, au lycée, le diagnostic est tombé, le regard des gens a changé, entre pitié et dégoût. Je voulais juste mettre le lycée et mon cancer derrière moi.

Par Imane A.20 septembre 2019

En octobre 2017, en première, on m’a diagnostiqué un cancer des ganglions. Je suis soudainement devenue la personne sous les projecteurs alors que je suis quelqu’un qui aime rester dans l’ombre, me fondre dans le décor. Ça a duré jusqu’à la fin du lycée.

À la surprise de ma famille et de mes amis proches, j’ai accepté la chose sans problème et j’ai simplement discuté avec le médecin des prochains mois, sans me rendre forcément compte que mon quotidien allait changer et aussi le regard des gens.

Suite aux chimios, mes cheveux sont tombés, je me maquillais pour camoufler le tout. Il fallait tracer mes sourcils disparus au crayon et gonfler mes cils avec le renfort d’un bon mascara bien noir. Pour sortir, fallait aussi que je cache mon petit crâne. Je mettais donc un turban noir pour que ça aille avec chacune de mes tenues et je trouvais ça plutôt drôle : c’était archi bizarre de me voir comme ça, insolite. Je n’aurais jamais cru me voir comme ça un jour dans mon miroir, mais j’aimais bien. J’avais appris à vivre avec mon cancer et surtout à en rire.

En décembre 2017, je suis enfin repartie dans mon lycée du 92 où tout le monde connaît tout le monde, excitée de reprendre le cours de ma vie et de revoir tous mes amis après une longue hospitalisation à l’hôpital Trousseau de Paris.

Comme si le cancer était écrit sur mon front

Première surprise : on m’a bloquée à l’entrée du lycée : « Imane, tu peux pas rentrer avec ça sur la tête. » Je ne comprenais pas vraiment sur le coup, jusqu’à l’intervention de la directrice. Elle s’est approchée et a chuchoté à l’oreille du surveillant que c’était pour des raisons médicales. Le surveillant super gêné m’a regardée et s’est excusé encore et encore. À ce moment-là, je n’ai eu aucune réaction, je suis rentrée en avançant, avec incompréhension. Je ne pensais pas qu’ils étaient déjà au courant et que ça allait poser problème.

Le reste du temps c’était des oppressions à répétition. Les profs me faisaient des réflexions dans les couloirs : « Mademoiselle pas de foulard sur la tête au lycée. » Je devais constamment me justifier. Ils me dévisageaient, les élèves aussi. C’était pesant, j’étais balafrée par la maladie comme si c’était écrit sur mon front.

Le regard des autres, il peut aussi être bienveillant. Vous voulez vous informer, aider ou être aidé ? La Ligue Contre Le Cancer est présente sur tout le territoire français.

Les élèves que je ne connaissais même pas s’éloignaient de moi comme si j’avais la peste. Plusieurs amis ont même arrêté de me parler sans raison. C’était leur choix, mais ça fait mal de voir des gens que l’on apprécie nous tourner le dos. Un copain m’a même dit un jour : « Je préfère arrêter de te dire bonjour, c’est mieux comme ça. » Je n’ai jamais compris pourquoi, mais je pense qu’il croyait que le cancer, c’était contagieux. Alors que le seul truc contagieux, c’était les rhumes des autres qui pouvaient me rendre encore plus malade, plus fragile.

Aux yeux des gens, je n’étais plus la même. Mais je crois que le pire, c’était ceux qui me regardaient avec pitié. Ça me dégoûtait de moi-même. Je ne supportais pas. L’intendance était constamment sur mon dos. Ils me convoquaient sans cesse pour avoir de mes nouvelles, appelaient souvent ma mère pour parler de moi. J’avais l’impression que c’était seulement de la curiosité mal placée. J’étais étouffée de tous les côtés. Je me sentais comme un âne au milieu des chevaux. J’avais du mal à tout encaisser, ça faisait presque sept mois que ça durait, c’était dur mentalement, sans oublier que physiquement aussi, j’étais rongée par les traitements.

Heureusement, ma meilleure amie et ma famille étaient là, et il me suffisait de regarder dans leurs yeux pour voir que rien n’avait changé, que j’étais bien la même, totalement banale. Banale, c’est ce que je voulais être, et ça je n’ai jamais cessé de l’être à mes yeux. J’ai donc appris à vivre et surtout à m’en foutre du regard des gens. Mais le lycée me rappelait constamment ce que j’avais vécu.

L’entrée à la fac, mon ticket gagnant

Mon souhait, c’était seulement d’avoir ce bac et de me casser de là au plus vite et au plus loin, de commencer une vie où je pourrais me fondre dans la masse. Je ne l’ai pas eu dès la première fois, j’ai dû redoubler ma terminale. Une année de plus au lycée m’a permis de comprendre qu’il était hors de question de faire un BTS ou un DUT. Je voulais être libre et non être oppressée dans une classe de 35 personnes toute l’année, encadrée de chaque côté. Pour moi, ces filières, c’était synonyme de prison.

Opérations, chimiothérapie, séjours à l’hosto, Mounir a eu le droit à la totale. Jusqu’à la guérison qui lui fait aujourd’hui voir la vie autrement !

Le cancer m’a forgée, mais il était temps d’aller de l’avant. Un nouveau départ, c’est ce que je voulais. La fac m’offrait ça et aucune oppression, que demander de mieux ? Être simplement une étudiante parmi tant d’autres. Le premier jour à l’université de Nanterre, j’ai su que j’avais fait le bon choix. Je sentais ce renouveau. Pendant la pré-rentrée, je suis entrée dans cet amphi tellement blindé que personne n’a fait attention à moi et à ce moment-là, j’étais simplement heureuse.

Oui, je suis une fille qui a eu un cancer mais surtout, je voulais être une fille de 19 ans qui vit sa vie comme toutes les autres. Et ça, c’est la fac qui me l’a offert… Un campus à 45 minutes de chez moi, sans personne que je connais et tellement de monde que je suis limite invisible. Tellement de personnes qui en me regardant, ne s’imagineraient jamais que le cancer est passé par là.

 

Imane, 19 ans, étudiante, Boulogne-Billancourt

Crédit photo Unsplash // CC Miguel Henriques

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