Lamarana D.28 juillet 2018

De Guinée jusqu’en France, j’ai vécu l’enfer

À chaque étape de son voyage, Lamarana a plongé dans l’enfer des passages de frontières avec ceux qui en profitent.

Par Lamarana D.28 juillet 2018

J’ai quitté mon pays sans savoir où aller. Arrivé au Mali, j’ai rencontré beaucoup de gens qui allaient en bus en Algérie, au Maroc, certains vers la Libye. Des passagers ont payé pour moi les tickets vers la Libye car j’avais des problèmes financiers.

J’ai fait 5 ou 6 jours dans le désert du Sahara entre le Niger et la Libye. C’est là que j’ai compris qu’il n’y a rien de plus important que l’eau pour l’être humain. J’ai vu des gens qui avaient tellement soif qu’ils n’arrivaient même pas à ouvrir la bouche pour dire un seul mot. Même si tu pleures, dans le désert les larmes ne coulent pas. Beaucoup ont perdu la vie par manque d’eau. J’ai vu tout ça mais je n’arrivais pas à pleurer. Moi je m’attendais à mourir. Mais mon jour n’était pas venu.

Dans le désert je n’arrivais même pas à pleurer

Arrivé en Libye, à Sabha, je pensais que c’était fini. C’était le contraire : c’était pire que le désert. Les passeurs nous ont enfermé dans une maison. Personne ne pouvait sortir, on était bloqués. Et comme ça ils pouvaient bouffer notre argent très facilement. Leurs petites boutiques se trouvaient dans l’enclos de la maison : les passeurs nous revendaient tout 3 à 4 fois plus cher. Ils nous ont aussi imposé le transport obligatoire avec eux vers Tripoli, environ 500 km.

Certains mettent près de quatre mois à arriver… quatre mois ! Moi j’ai eu de la chance, j’ai fais qu’un mois et demi sur la route. Le voyage, c’était de la “torture” : en manque de nourriture, on était chargés comme des sardines. Tellement serrés dans les camions qu’on ne reconnaissait pas nos propres pieds. A quelques kilomètres de chaque ville, ils s’arrêtaient pour nous fouiller, nous déshabiller, nous retirer de l’argent. Les objets, la nourriture, ils jetaient ! Ils nous mettaient dans une toujours dans une clôture avec leurs animaux.

Arrivé à Tripoli, le coxer m’a gardé deux semaines, je sortais peu. Puis, il m’a envoyé dans le petit enfer au bord de la mer : on ne mangeait pas, on avait que de l’eau salée. Il ne fallait pas faire de bruit sinon les voisins nous jetaient des cailloux ou descendaient avec leurs fusils. J’ai vécu dans le petit enfer pendant deux, trois semaines.

La Méditerranée je la voyais comme un fleuve

Un jour, ils sont venus nous chercher, à 22h, pour traverser la Méditerranée. On était contents. Avec les amis, on se disait que le lendemain on boirait du café chaud en Italie. Je ne me rendais pas compte du danger de la mer. Pour moi c’était comme un fleuve. Certains pleuraient parce que leurs noms ne figuraient pas sur la liste. Moi j’étais heureux, je ne savais pas que la pire prison, un nouvel enfer, m’attendait.

A 23h, au lieu d’embarquement, les zodiacs étaient côte à côte. Après les avoir gonflés ils nous ont classé 10 par 10. On a fait l’embarquement jusqu’à 2h du matin puis on est partis. On était plus de 400 passagers répartis entre 4 zodiacs. Dans le mien, on était 153.

Le passeur nous a confirmé qu’il allait nous accompagner jusqu’aux “eaux internationales”, à une heure de bateau. Il était devant nous, comme un cortège. Une dispute a éclaté, je voyais rien, j’étais coincé au milieu du zodiac. Je ne comprenais pas ce qu’ils disaient car ils s’énervaient en arabe, mais ça a commencé à devenir agressif. Après leur dispute, ceux qui nous accompagnaient sont partis. Ils nous ont laissés dans les mains des Asma Boy, les arabes disent ça pour dire “bandits”. Lorsqu’ils nous ont débarqué de nouveau en Libye, on a su que c’était une trahison, que l’arabe nous avait vendu..

Direction le second enfer. Celui-là, je le mets entre parenthèses car c’est trop difficile… J’ai réussi à m’en sortir et j’ai retrouvé une embarcation et à traverser la Méditerranée. Jusqu’en Italie, puis en France.

Mujeebullah est venu d’Afghanistan avec son frère. Un autre périple, tout aussi difficile. “D’Afghanistan jusqu’en France, j’ai marché pendant un an“.

Ce qui me fait mal aujourd’hui, c’est qu’après ces souffrances terribles pour être en France, je me retrouve évalué, contesté, jugé et rejeté. Quand tu viens ici et que tu es mineur, tu as la protection des enfants. Mais parfois ils te disent que tu n’es pas mineur et qu’il faut que tu ailles au tribunal. Là-bas, le juge puis la Cour d’Appel de Paris te confirment si tu es sauvé, si tu auras un responsable. Mais quelquefois ils te laissent sans dortoir, sans rien en fait.

Ça, vraiment, ça me fait mal. J’ai l’impression d’avoir un grand plat devant moi que je ne peux pas finir, je n’arrive pas à le partager, si je le laisse ça va pourrir, et pourtant je vois d’autres jeunes en Afrique qui en ont vraiment envie…

Je suis un fils de la Guinée en France depuis presque un an. Et j’aimerais remercier le bon Dieu. Je suis parti seul de mon pays et suis arrivé en France sain et sauf. C’était un voyage qui n’était pas du tout prévu mais le destin est inévitable.

 

Lamarana, 17 ans, lycéen, Chevilly-Larue

Crédit photo Flickr // CC United Nations Photos

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1 réaction

  1. Lamarana, lycéen, ton destin est d’apprendre ici comme jamais tu n’aurais appris dans le pays que tu as abandonné. De ces épreuves passées et à venir tu dois te servir pour faire du pays qui t’as vu naître un endroit qui ne pousse pas ses enfants à être inconscients et ignorants comme tu l’a été.