Marguerite Stern

Marguerite Stern30 octobre 2017 5 mn

Citoyenne et militante. "Les femmes n'ont pas besoin de réformes, elles ont besoin d'une révolution"

De l’examen médical à l’agression sexuelle #Metoo

Militante féministe, ancienne Femen, Marguerite adresse un message aux praticiens en racontant les nombreuses agressions, humiliations et violences qu'elle a subies dans des cabinets médicaux depuis ses 18 ans.

Par Marguerite Stern30 octobre 2017 5 mn

À vous praticiens qui ne vous rendez pas compte que certains gestes sont déplacés. À vous praticiens qui semblez prendre un malin plaisir à torturer les jeunes femmes en détresse venues chercher de l’aide dans vos cabinets. À vous praticiens exemplaires qui exercez votre métier avec dévotion : je veux que vous vous rendiez compte de quoi vos confrères sont parfois capables.

Et à vous toutes, femmes (et hommes aussi, mais pour une fois c’est vous qui allez rester entre parenthèses), féministes.

Parce que ce mouvement #Metoo me donne du courage, parce que vos témoignages m’aident à me sentir plus forte et moins seule, je veux vous donner le mien aussi !

Premier examen médical, première humiliation

Il y a eu ce radiologue, au tout début de ma maladie. Mon ordonnance demandait de me faire passer une échographie pelvienne, pas de me reluquer la poitrine.

Je devais avoir 18 ans et j’étais très pudique à cette époque. Tellement pudique que je n’avais encore jamais réussi à aller voir un gynécologue. Il m’a demandé de passer en cabine et de me déshabiller. J’ai enlevé mon jean et j’ai demandé s’il était nécessaire que j’enlève aussi mon T-shirt. Je ne portais pas de soutien gorge et ça me gênait. Il m’a répondu qu’il fallait que je l’enlève.

J’ai fait un pas hors de la cabine tout en cachant ma poitrine avec mes mains. Malaise. Il s’est moqué. Il m’a dit que je le faisais rire. Pendant qu’il me mesurait et me pesait — est-ce vraiment nécessaire pour une échographie pelvienne ? —, je continuais à cacher ma nudité du mieux que je pouvais.

C’était la première fois que je me retrouvais en culotte devant un médecin et je ne comprenais pas en quoi c’était nécessaire. J’ai demandé à remettre mon T-shirt mais il n’a pas voulu.

Je suis ensuite passée sur la table d’examen. Il a appliqué le liquide froid et visqueux sur le bas de mon ventre. Puis il m’a demandé d’enlever mes mains de ma poitrine en ricanant toujours. J’ai fait ce qu’il me demandait et je me sentais mal. Je ne comprenais toujours pas pourquoi il avait besoin que je sois torse nu : le plancher pelvien se situe dans le bas du ventre.

Me mettre en confiance puis m’agresser

Et à ce jour je n’ai toujours pas compris puisqu’il m’est arrivé de passer d’autres échographies pelviennes sans qu’on me demande de me dévêtir autant. Il m’a ensuite demandé d’enlever ma culotte pour la suite de l’examen. Je n’avais pas compris qu’il allait falloir procéder à une exploration vaginale, je ne m’étais pas préparée à ça.

Cette fois-ci j’ai refusé sans hésiter. Il m’a fait comprendre que ça n’était pas bien. Mais tant pis, vu ce qui venait de se passer, je ne pouvais pas laisser cet homme m’enfoncer une sonde en plastique dans le vagin. Je ne pouvais tout simplement pas.

Quelques années après j’ai repassé une échographie vésicale et pelvienne avec un monsieur beaucoup plus gentil. Avant de passer à l’exploration vaginale, il a pris le temps de discuter un peu avec moi, de me demander pourquoi je venais.

Je me sentais en confiance et ça s’est très bien passé. Il retire la sonde, me dit tranquillement que j’ai une vessie en pleine santé, et sans transition il m’attrape la cuisse droite avec sa grosse main pour la tourner vers lui et me poser une question sur la signification de mon tatouage.

La sonde dans le vagin c’était un geste médical, la main sur la cuisse c’était un attouchement sexuel. Et je l’ai très mal vécu.

Prise au piège, de dérapage en dérapage

Et il y a eu l’urodynamicien. De loin l’expérience la plus terrible. C’était l’été, il faisait très chaud. Je suis arrivée en sueur dans le centre de santé. Un vieux jean, les cheveux en bataille, lunettes de soleil sur la tête. Toujours propre mais négligée. Jamais de string, jamais de vêtements moulants.

C’est une habitude que j’ai prise. Comme un rempart de protection pour éviter qu’on perçoive ce qu’il y a de sexué en moi. Quand je me rends à ces rendez-vous médicaux je ne veux plus être une jeune femme mais juste un cas clinique.

Au bout d’une demie heure d’attente, j’ai fini par être reçue par le praticien. Je ne me souviens pas de sa tête. Je sais juste qu’il correspondait au même signalement que les autres. Un homme de taille moyenne, probablement grisonnant. La cinquantaine largement passée.

Il ne m’a pas demandé ce qui m’amenait là. Il m’a simplement demandé de me dévêtir entièrement. J’ai repassé un autre bilan urodynamique depuis celui-là, au cours duquel on m’a naturellement laissé garder mon T-shirt.

Puis de vider ma vessie pleine dans une sorte de WC dont l’évacuation était bouchée pour qu’on puisse mesurer je sais pas quoi, sûrement le contenance de ma vessie. Il est passé dans une salle voisine un moment. Je n’arrivais pas à uriner. J’étais nue assise sur ces cabinets et il est rentré dans la salle sans me prévenir.

J’essayais de cacher mon corps du mieux que je pouvais en me recroquevillant sur moi même, restant en position assise. Je lui ai dit que je n’arrivais pas à uriner, je lui ai demandé de se retourner. Il est resté face à moi sans rien dire. Il me regardait, immobile. C’était tellement gênant. Ça a duré longtemps. J’ai commencé à pleurer. Je lui ai redemandé de se retourner, mais il continuait à rester là sans rien dire. Il me regardait fixement, l’air perplexe.

Alors comme il ne disait rien, j’ai comblé le silence, je lui ai redemandé de se retourner, plus fort. J’ai crié. Il m’a dit qu’il ne comprenait pas ce qui m’arrivait. Qu’il ne comprenait pas pourquoi je n’arrivais pas à pisser.

J’ai bafouillé des explications en pleurant et manifestement il n’en n’avait pas grand chose à faire. Il me donnait l’impression de lui faire perdre son temps. Il me donnait l’impression d’être folle.

Des actes de violence qui laissent des traces

Il a fini par me dire de m’allonger sur sa table d’examen. J’étais toujours nue, entièrement nue. Et je ne comprenais pas pourquoi. Il a attendu que je sois en position gynécologique pour commencer à me parler. Il a attendu d’être face à mon sexe pour commencer à me poser des questions sur ma pathologie, et m’expliquer comment l’examen allait se dérouler.

Alors il a commencé à me brancher un tuyau dans la chatte pour me vider la vessie. Et puis après il l’a remplie en regardant l’écran de son ordinateur. Et puis à un moment ça a encore plus dérapé. Il m’a demandé si j’avais déjà eu des grossesses ou si j’avais fait de la rééducation. J’ai répondu : « de la rééducation de quoi ? ».

Et là, du tac au tac, il m’a tapé pile sur le clitoris en accompagnant son geste de la phrase suivante : « de la rééducation de ça ».

Ça m’a tué. Je n’ai plus bougé. Je n’ai presque plus rien dit jusqu’à la fin de l’examen. J’étais sidérée. J’essayais de me retenir de pleurer mais j’avais plein de larmes qui dégoulinaient.

Je me suis dit qu’il ne fallait pas que je proteste pour ne pas l’énerver comme il s’était énervé quand j’étais sur la cuvette des toilettes. J’avais un tuyau dans l’urètre, je ne pouvais pas bouger. J’ai attendu qu’il ait fini ses petites mesures.

Quand ça a été fini, je me suis rhabillée le plus vite possible et je suis partie sans attendre que la secrétaire imprime mon dossier. J’ai passé le reste de la journée amorphe, à pleurer.

Cette dernière histoire m’a dévastée. J’ai mis plusieurs années à retourner voir un médecin. J’ai récupéré le compte rendu de « l’examen », j’ai donc son nom. Je pense à aller porter plainte parce que je me dis que si une autre victime le fait aussi alors nos témoignages auront de la valeur. Mais je n’y arrive pas.

 

Marguerite, 26 ans, Marseille

Crédit Photo CC surdumihail // Pixabay

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