Avatar

Salomé20 janvier 2021

Inceste : ma famille m’a forcée à retirer ma plainte

Mon père m'a violée pendant six ans. Lorsque j'ai trouvé la force de me rendre à la police, ma mère m'a fait chanter pour que je retire ma plainte...

Par Salomé20 janvier 2021

Le jour où j’ai porté plainte contre mon père pour viol, j’étais tétanisée mais sûre de moi et de ma décision. Les gens de ma famille qui étaient au courant de ce que j’avais subi me disaient : « Si tu ne portes pas plainte, c’est qu’il ne s’est rien passé. » Alors j’ai décidé de le faire. Parce que même si mon père avait déjà avoué à demi-mot qu’il avait pu avoir « des gestes qu’il ne fallait pas » avec moi, personne ne disait rien.

Un gendarme, la quarantaine, m’accueille et me prie de bien vouloir le suivre jusqu’à son bureau. Il m’explique comment va se passer la matinée : « Voilà, ici se trouve une webcam qui va me servir à enregistrer ta plainte tout au long de cette matinée, cela est nécessaire car, en cas de besoin, nous n’avons pas à te convoquer et pouvons trouver nos réponses en revisionnant cette vidéo, as-tu compris ? » J’acquiesce d’un hochement de la tête.

Il me demande des informations, des détails sur ma famille afin de tous les situer dans ma vie. Puis vient le moment où il faut lui expliquer, dans les moindres détails, ce que j’ai subi de la part de mon père pendant de nombreuses années. Il veut tout savoir : les dates, les moments, qui était présent dans la maison quand cela se passait. J’ai la voix tremblante. Mon père, qui n’est pas mon père biologique mais mon père adoptif, m’a violée de mes 12 ans à mes 18 ans et demi.

« Tu viens de faire exploser une bombe au sein de notre famille »

Quand je sors de la gendarmerie, je dors pendant vingt-quatre heures. Ensuite, dans ma tête, il n’y a qu’une seule chose : je redoute la réaction de ma mère. Son texto, quand elle apprend que j’ai porté plainte, je m’en souviens encore aujourd’hui : « OK, je respecte ton choix, mais sache que rien ne sera plus comme avant. Tu viens de faire exploser une bombe au sein de notre famille. Quand papa va le savoir, je crains sa réaction. »

Depuis ce week-end, des milliers de personnes victimes d’inceste témoignent sur Twitter des violences sexuelles qu’elles ont vécu au sein de leur famille lorsqu’elles étaient enfants ou adolescentes, via le hashtag #Metooinceste. Une libération de la parole dans le sillage du livre La Familia grande de Camille Kouchner, dans lequel elle accuse son beau-père, Olivier Duhamel, d’avoir agressé sexuellement son frère jumeau lorsqu’il avait 13 ans. Le Monde revient sur la naissance du mouvement.

Je suis ensuite coupée du monde pendant de longues semaines. Plus personne ne me parle, aucun membre de ma famille ne répond à mes appels, à mes textos. Quand je reprends enfin un semblant de vie dans mon appartement, je reçois un dimanche après-midi la visite de ma mère, de mon parrain et de ma marraine. Je suis d’abord contente qu’ils soient là, chez moi. Mais très vite, je déchante… Ils sont là, mais pas pour moi : « Salomé, si tu ne retires pas ta plainte, ton père va faire une connerie. Pense s’il te plaît à tes sœurs, ton frère, que vont-ils devenir si ton père fait une connerie ? Et moi, tu penses à moi ? » Dans ma tête, plusieurs sentiments : la peur, l’incompréhension, la colère, la tristesse, le dégoût.

Quelque temps plus tard, ma mère m’expédie un SMS : « Si tu retires ta plainte, je ne te promets pas que tout redeviendra comme avant mais ça s’arrangera. Tu pourras revoir tes sœurs et ton frère. Tu ne pourras pas venir tout de suite à la maison, je ne veux pas, mais ils viendront chez toi. Papa te pardonne, maintenant à toi de choisir, voici l’adresse du procureur de la République où écrire. »

J’aimerais pouvoir tout oublier

Quelques jours passent, toujours avec le même texto : « As-tu fais ton courrier au procureur de la République ? » Un jour, je craque face aux paroles de ma mère me faisant culpabiliser envers mes sœurs et frères. Et je finis par écrire au procureur de la République. C’est ma mère qui est passée chez moi prendre l’enveloppe et l’expédier.

Je n’ai rien su dire, encore une fois je me suis laissée faire par ma mère. Dans le courrier, j’ai mis que j’avais dû mal interpréter l’attitude de mon père, et que tout était faux dans ma plainte. En fait, j’ai écrit ce que ma mère voulait : que c’était juste « des gestes d’amour ».

Emma a été violée par son beau-père lorsqu’elle était adolescente. Elle appréhende sa sortie de prison alors qu’elle a aujourd’hui refait sa vie et aspire à réussir.

C’était il y a deux ans. Maintenant, même si j’ai toujours aussi honte et aussi mal, j’ai abandonné l’idée de porter plainte. Si mon père était jugé, je perdrais tout, mes frères et ma sœur, ma famille, ma mère.

Ce que je voudrais surtout, c’est pouvoir tout oublier. J’aurai 24 ans dans quelques jours : je suis incapable d’avoir une relation amoureuse. Je ne peux pas être touchée, je ne fais plus confiance.

On m’a volé mon enfance, on m’a volé mon intimité, ma vie.

 

Salomé, 24 ans, en formation, Lille

Crédit Photo Unsplash // CC Jelle van Leest

TAGS :

3 réactions

  1. Comment une mère peut elle agir comme cela envers sa fille et ne pas songer à ses autres enfants qui sont peut être à protéger. C’est honteux. Aucun homme ne vaut la peine de sacrifier sa fille.

  2. Ce que je vais dire va sans doute faire mal si tu me lis, aussi tu peux arrêter de me lire ici ou prendre une grande inspiration : ta famille, tu l’as déjà perdue. Porte plainte, va au bout, je pense que ça pourrait te faire du bien. Pour ce qui est d’être touchée, d’avoir une relation amoureuse, de renouer avec ton intimité, va voir un psy. Je pense que vue la situation il faudrait peut-être même que ce soit un homme. Va voir un psy. Ce sera dur, il faudra tout redire comme au gendarme, ça va faire remonter des choses. Mais des choses qu’il faut affronter. Si le premier psy que tu vas voir n’est pas le bon, essaye ailleurs. Fis-toi à ton instinct pour le trouver. C’est important d’être bien dans sa relation avec un psy et d’avoir confiance (je dis ça en ayant moi-même des problèmes de confiance pour des raisons beaucoup moins graves que les tiennent donc je sais que c’est facile à dire et pas facile à faire).

    Si tu as besoin de parler, tu peux m’envoyer un mail. Je sais qu’il est parfois plus facile de parler à un inconnu. Je suis une jeune femme de 24 ans qui sait être à l’écoute 😉 Donc si jamais : enirtourenef.enrekhtoues@gmail.com

    Mais surtout, va voir un psy, c’est très important 🙂

  3. Surtout ne reste pas seule et si tu as eu le courage d’engager une plainte, y renoncer engendrera en plus des regrets qui te dévaloriseront plus encore de toi vis à vis de toi. Un père normal ne fait pas de telles choses, c’est lui qui à fait exploser la famille pas toi.