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Mélanie D.10 décembre 2019

J’ai aidé ma cousine à fuir les violences conjugales

Il y a trois ans, j'ai découvert que ma cousine se faisait insulter, humilier et violer par son mec. Parce qu'elle était sous son emprise, j'ai eu du mal à lui faire réaliser la gravité de la situation.

Par Mélanie D.10 décembre 2019

Ma cousine est une brillante étudiante en droit de 22 ans, une nageuse, pleine de vie, de rire, et de joie, enfin, à nouveau. Ma cousine a été détruite par un violent pervers narcissique.

On était très proches quand on était petites, puis avec le temps et la distance, on s’est éloignées. Jusqu’à il y a trois ans. Le hasard a fait qu’on s’est retrouvées dans la même ville, qu’on a aussi retrouvé le lien très fort qui nous unissait. Elle était en couple avec un garçon assez timide, calme (enfin, en apparence), depuis plus de quatre ans. Je le connaissais peu à l’époque, mais on se voyait assez régulièrement car je sortais avec son meilleur pote. Tout allait très bien, jusqu’à ce mois de décembre 2016.

Un soir, elle m’apprend que deux ans plus tôt (en 2014 donc), elle a eu une histoire avec un autre mec, alors qu’elle était en couple. Elle me dit que son copain l’a découvert par hasard. En utilisant son ordinateur, il est tombé sur des messages. Les jours qui suivent, je prends des nouvelles, elle me dit que c’est compliqué : quoi de plus normal quand l’un des membres d’un couple vient d’apprendre qu’il a été trompé ? Le Nouvel An passe, on le fête d’ailleurs tous ensemble, je passe le fameux décompte 3-2-1 à réconforter son mec qui me pleure dans les bras, jusqu’ici la situation est délicate, mais semble gérable.

Au début c’était léger, presque imperceptible

Et puis les jours passent, le mec de ma cousine m’écrit de plus en plus pour me dire à quel point il est dévasté, et que je ne dois le dire à personne (surtout pas à mon mec, son meilleur pote). Moi, ses messages je les botte en touche. À vrai dire, ma cousine fait bien ce qu’elle veut. Mais, petit à petit, je la vois moins… Au début c’est léger, presque imperceptible : elle a beaucoup de boulot, elle doit se concentrer sur son couple, elle part le week-end chez ses beaux parents, etc. Les semaines passent, elle ne m’écrit quasiment plus et répond à peine à mes messages. Je commence à penser qu’il fouille son téléphone et à me poser des questions.

Un soir, j’arrive enfin à la voir. Je la retrouve en jogging, pas maquillée, fatiguée – épuisée même – et surtout effondrée. Je souligne ces petits détails parce que ma cousine est du genre à toujours être tirée à quatre épingles, très féminine, très apprêtée, etc. Elle me dit à demi-mot que son mec est devenu très jaloux, qu’il ne veut plus qu’elle voie d’autres mecs, qu’elle n’a plus le droit de se « faire belle » (exit les robes, les jupes, le maquillage…). Là, je la secoue un peu en lui disant que même si lui est blessé, il n’a pas à lui dire ce qu’elle doit faire. Elle me répond surtout que si je le raconte à mon mec, il la quittera. Elle s’effondre en larmes, pour la première fois, en me disant que tout est de sa faute.

Aux Césars 2019, le film « Jusqu’à la garde » a remporté quatre prix dont celui du meilleur film. Pour son premier long-métrage, le réalisateur Xavier Legrand nous délivre l’histoire d’un divorce entre un homme et une femme mais aussi et surtout, l’histoire d’une vie de famille brisée par un père trop violent.

Suite à cette soirée, de nouveau plus de nouvelles, plus de réponses. J’insiste un peu, je continue malgré tout à lui écrire pour la voir, mais sans pouvoir en parler à grand monde puisque tout ça doit absolument « rester secret ». Jusqu’au jour où je dois enfin la revoir.

C’est son mec qui m’écrit pour me dire : « Elle est malade, elle va pas pouvoir venir te voir, je lui avais dit de te prévenir mais tu la connais, elle n’en fait qu’à sa tête… » Là, je me demande vraiment ce qu’il se passe, mais je suis loin d’imaginer la réalité. Quelques jours plus tard, elle m’écrit enfin : « Je vais chez mes parents ce week-end, tu viens avec moi ? » Je sens qu’elle me tend une perche, qu’il faut absolument que je saisisse.

Le début du week-end se passe normalement, jusqu’au moment où on va se coucher. Là, elle commence à me raconter : qu’il fouille son téléphone et son ordinateur tous les jours, qu’elle ne voit plus personne, qu’il lui interdit de voir ses amis, qu’il ne veut pas qu’elle me voit moi (puisque je suis la seule au courant de cette tromperie), qu’il « pète un câble » souvent. J’essaie de ne pas paraître trop choquée, pour qu’elle continue de me raconter.

 « Il m’a jamais tapé hein, des fois il est juste un peu virulent »

Elle m’apprend alors ce qu’il lui a fait subir ces quatre derniers mois : harcèlement moral, violences psychologiques, insultes, menaces physiques, chantage au suicide, scènes de violence où il casse tout, jusqu’à en arriver à lui cracher dessus et même, à lui pisser dessus « pour rire » , « mais il m’a jamais tapé hein, des fois il est juste un peu virulent ». Son flot de parole ne s’arrête pas. Puis elle me dit à demi-mot que « des fois il me force un peu à ce qu’on couche ensemble », autrement dit, il la viole, mais elle ne semble pas réaliser… Elle me raconte que même quand elle lui dit qu’il lui fait mal, il n’arrête pas. Ça arrive très régulièrement. « Il me force, parce qu’avec l’autre mec je l’ai fait, alors avec lui aussi, je dois le faire, et ça quand il veut, comme il veut, autant de fois qu’il veut… »

Un court-métrage de sensibilisation belge montre bien les mécanismes de la violence psychologique dans le couple. Une initiative de la Fédération Wallonie-Bruxelles.

Elle pense qu’avec le temps « ça ira mieux ». J’essaie de lui faire comprendre la gravité de la situation, mais elle reste dans le déni. Jusqu’à ce que je lui dise : « Imagine si je te racontais ça, que mon mec me violentait, qu’il me forçait à coucher avec, qu’il m’empêchait de vivre, qu’est-ce que tu dirais ? » C’est seulement là qu’elle a réalisé. Le lendemain matin, au réveil, il lui écrit un SMS pour lui dire qu’ils étaient quittes, et qu’il l’avait trompé aussi. À la lecture de son texto, elle s’effondre par terre et fond en larmes. À ce moment-là, c’est la goutte d’eau pour elle, comme si elle avait supporté tout ça « pour rien » et je lui dis quelque chose qui va – sur le coup – l’achever : « Je ne le laisserai plus jamais s’approcher de toi. » Elle s’effondre encore un peu plus, crie, pleure. Au bout d’un moment, après plusieurs heures, elle arrive à se calmer.

On rentre chez moi, et je lui propose de rester autant qu’elle veut. Son mec la harcèle jours et nuits. Elle, elle passe ses journées prostrée sur mon canapé, à dormir et à pleurer. Les nuits aussi, elle les passe à pleurer, complètement tiraillée entre l’envie de le retrouver et la réalisation du monstre qu’il est en réalité. Tous les jours, elle me raconte de nouvelles choses, de nouveaux détails, jusqu’au jour où elle réalise enfin : « Oui, il m’a violée. »

Couper les ponts et se reconstruire

Mais il l’avait tellement manipulée, tellement détruite, qu’elle continuait à me dire qu’elle voulait le voir. J’ai décidé – même si ce n’était peut-être pas à moi de prendre cette décision – d’en parler à d’autres personnes de son entourage, ses deux meilleures potes notamment, pour qu’on soit plusieurs à pouvoir l’aider, à veiller sur elle (et très honnêtement, à s’assurer qu’elle ne le voie plus).

Le mec la harcelait tous les jours, alternant déclarations d’amour et menaces. Elle répondait une fois sur deux… Une fois, je me souviens même m’être énervée et lui avoir crié : « Il t’a violée, il t’a détruite, t’attends quoi ? Qu’il te batte à mort ? » Comme si elle avait oublié. Mais on veillait tous à ce qu’il ne puisse pas la revoir, et à ce qu’elle ne se retrouve jamais seule quand elle passait chercher des affaires chez eux. Elle est retournée vivre chez ses parents, a finalement réussi à couper les ponts. Mais au fond, elle était toujours en miettes. C’était comme s’il avait pris possession de son esprit, il la contrôlait, et elle en était arrivée à se faire du mal elle-même, pour son bien à lui. Elle s’empêchait de manger, a perdu du poids… Elle était détruite mentalement, mais aussi physiquement.

La voisine de Lina subissait des violences conjugales. Elle est passée de témoin à « victime » quand elle a décidé de s’interposer pour la protéger. « Violence conjugales : j’ai pris des coups en défendant ma voisine » 

Porter plainte ? « Jamais » répond-elle, alors qu’elle est elle-même en train de devenir juge (et qu’il pourrait finir en taule). Elle ne s’en sent pas capable, elle ne veut pas « remuer tout ça ». Elle a vu une longue liste de psychologues, des psychiatres aussi, et a fini par se résoudre à s’aider de cachets pour supporter cette prise de conscience du monstre qu’il était, et de ce qu’elle avait vécu.

Après une longue dépression de plus d’un an, elle a en partie surmonté tout ça. Aujourd’hui, ça fait bientôt trois ans. C’est évidemment encore un sujet très sensible, et ses relations en sont impactées, forcément. Mais je pense pouvoir dire que cette période est en grande partie derrière elle.

Si vous demandez à ma cousine comment elle s’en est sortie, elle vous dira que je l’ai sauvée. Mais c’est elle qui s’est sauvée, elle avait juste besoin d’un déclic et de son entourage. Son déclic, elle a pu l’avoir parce que l’espace d’un week-end elle était enfin loin de lui, à l’abri de tout ce qu’elle vivait au quotidien, et donc loin de l’emprise qu’il avait sur elle. Ma cousine est la troisième femme de mon entourage proche à avoir subi des violences sexistes et sexuelles de cette ampleur. Les violences contre les femmes sont partout, même là où on ne peut/veut pas y croire, peu importe l’âge, le milieu social, l’histoire du couple ou les apparences.

 

Mélanie, 23 ans, salariée, Paris

Credit photo Unsplash // CC Matthew Henry 

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