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Sama18 juillet 2019

Je ne me sens pas aussi cultivée que mes amis de classe aisée

En changeant de ville, j'ai changé d’environnement culturel : davantage de théâtre, d'expositions, de lecture... Et cette impression de ne jamais être à ma place.

Par Sama18 juillet 2019

Jusqu’à la moitié de mon année de sixième j’ai vécu à Trappes, une ville populaire, cosmopolite, où poussent des HLM en grande quantité. C’est le genre de ville où, quand on se balade, on entend du français, de l’arabe, du turque, de l’hindi, du lingala, du wolof. Le genre de ville qui n’a pas une très bonne image, dont les médias mentionnent souvent la délinquance, la violence. Le genre de ville toujours associée à l’argot et aux « racailles ». Le genre de ville dont on ne s’occupe pas assez.

Après, j’ai déménagé à Orcemont, à la campagne, mais je passe la majorité de mes journées à Rambouillet, la ville où j’étudie. C’est plus homogène, on y trouve moins de HLM, il y a davantage de maisons. Le cadre social et culturel y est si différent que très souvent, je sens un fort décalage entre mes amis et moi.

Je sens le décalage, peu importe la ville

Depuis que je vis ici, je vais plus d’une fois par mois au théâtre, j’assiste souvent à des expositions et je lis davantage. La plupart de ces activités sont nouvelles pour moi. Mais pas pour mes amis. Eux ont toujours baigné dans cette atmosphère : on les cultive, on les nourrit de cinéma, de musique, d’art et de spectacle. De ce fait, quand on discute, je me sens un peu bête, j’ai envie de me cacher et je mets en place une parade qui m’évite de me faire remarquer : je fixe mes pieds, je regarde ailleurs ou je prends un air occupé. Je refais mes lacets déjà noués et j’attends que le temps passe. J’acquiesce même si je ne connais pas, parce que je n’ose pas leur avouer que ce qui leur paraît clair est parfois une zone d’ombre pour moi.

Ce phénomène s’applique aussi au langage. Par exemple, celui de ma petite sœur a radicalement changé depuis notre déménagement. Avant ses phrases étaient ponctuées de « wesh », de « trucs ». Quand elle s’exprime maintenant, c’est plus précis, elle a un vocabulaire plus riche qui lui permet d’aller au bout de sa pensée. Son langage a tant changé que lorsqu’on visite nos amis à Trappes, elle est surprise de la différence entre sa façon de s’exprimer et la leur. Il y a beaucoup de « wesh », beaucoup d’argot, de mots que je ne connais pas toujours, comme s’ils s’étaient réappropriés la langue.

Banlieusard venant d’un quartier populaire, Noâm a surtout vécu son passage dans une classe prépa parisienne comme un moment d’ouverture essentiel.

Parfois, ils utilisent aussi des phrases très générales parce qu’ils n’ont pas toujours les mots. Ce qui est surprenant, c’est qu’à Rambouillet il y a des gens qui tentent de parler comme mes amis de Trappes, mais bizarrement, ça sonne un peu faux. C’est comme s’ils voulaient se donner un genre.

Ce qui m’étonne, c’est que peu importe où je me trouve, à Trappes comme à Rambouillet, je sens un décalage. Un coup en avance, un coup en retard, mais jamais à l’heure. Ce sentiment m’a poussée à me cultiver davantage et à initier ma petite sœur à cette quête. Bien que nos parents ne prennent pas toujours d’initiative là-dessus, je sais qu’ils nous y encouragent et nous rappellent souvent qu’en tant que filles noires, se cultiver c’est se préparer au mieux pour se faire une place dans une société qui ne nous aide pas toujours.

 

Sama, 16 ans, lycéenne, Orcemont

Crédit photo Unsplash //CC Karen Zhao

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