Jean-Mouloud

Jean-Mouloud15 juin 2019

Jeune, mais courageux !

J’essaie de rester en dehors des embrouilles de quartier

Bagarres, violence, coups de feu... Dans mon quartier, je suis habitué. Un jour, j'ai même failli me faire planter. Mais au quotidien, j'essaie de ne pas être pris à parti. Les embrouilles, ce n'est pas pour moi.

Par Jean-Mouloud15 juin 2019

J’habite dans un quartier nord de Melun. J’habite ici depuis tout petit, j’ai passé toute ma jeunesse à me balader dans la ville et des histoires farfelues, j’en ai entendu plusieurs, par centaines ! 

L’histoire la plus dingue qui a fait monter mon adrénaline s’est passée cet été, un soir au mois d’août, un mardi. J’appelais mon ami pour qu’on parte manger des pizzas, il faisait encore chaud et on s’est posés sur un muret, près de l’école de gendarmerie. On était en train de manger quand on a entendu des cris. On est partis dans la direction des cris et on a vu deux filles et un garçon. Le garçon était en train de s’embrouiller avec une des filles. Elle criait : « Ouais pourquoi tu racontes ça sur moi ? » Nous, on est restés sur nos gardes, on sentait qu’il allait se passer un truc bizarre.

D’un coup, on a entendu un cri et on a vu la fille qui était sur le gars, le gars l’a jetée au sol et a commencé à la frapper. Moi, j’ai pris le garçon, je l’ai soulevé, je l’ai tiré, je l’ai écarté et la fille s’est relevée. Jamais je laisserai quelqu’un se faire frapper ! Parce que j’aimerais pas que ça arrive à quelqu’un que je connais. Pour moi, c’est normal de venir en aide. Je l’ai calmé, j’ai demandé pourquoi ils s’étaient battus et il m’a dit que c’était parce qu’elle tentait de lui faire une réputation de violeur. Je pensais que les deux filles étaient amies, parce qu’elles étaient montées toutes les deux dans un appartement. Mais là, on a entendu le bruit d’une table tomber et des cris.

On est montés en vitesse, le gars a forcé la porte et là, on a vu les deux filles en train de se battre au sol, elles se tiraient les cheveux… Moi et mon ami, on les a séparées et le gars, lui, il est resté devant la porte ! Lui qui était plus âgé que nous ! La plus costaud est partie en courant dans la cuisine (c’était pas son appartement, mais celui de l’autre fille). Elle est revenue avec un couteau et elle a tenté de poignarder l’autre fille. Je me suis interposé entre les deux et j’ai failli me faire poignarder deux fois : la première fois, elle m’a frôlé, la deuxième, la lame m’a touché sans rentrer. La fille qui habitait là est partie se cacher dans sa chambre et le gars et la fille sont partis en courant avec le couteau. Nous, on était choqués. On a vu qu’il y avait un enfant en bas âge dans la chambre ! On a attendu que l’éducatrice de la fille arrive et on est rentrés chez nous juste après.

Quand il y a une descente dans la ville adverse, ça snape

Ça, c’est un petit truc. Ce genre d’histoire, c’est une histoire banale, parce qu’on grandit avec. La petite fille qui était dans la chambre avec sa mère, ça va être son quotidien aussi, comme à moi. Des histoires de coups de couteau, de bagarres, de gens qui s’échappent de l’asile et qui viennent jusque devant votre porte… J’en entends beaucoup, mais c’est rare d’en voir pour moi.

Dès qu’il y a une histoire, on le sait : le lendemain on est au courant, via Snapchat, le bouche-à-oreille, les potes qui habitent dans d’autres quartiers, au lycée. Melun, c’est une petite ville : tout se sait. Quand il y a une descente dans la ville adverse, Le Mée, ça snape et les Snaps sont directement envoyés sur la SnapMap. J’y vais quand j’ai rien à faire et j’vois ce qui se passe autour de moi et souvent, je tombe sur des histoires d’embrouilles. Quand on est dans un quartier ou dans une ville où on est confronté à chaque fois à ce genre de choses, ça devient banal. On appelle même pas ça un fait divers ! Chaque année ou chaque six mois, obligé y a une histoire. Dans la ville d’à côté par exemple, il y a un garçon de 18 ou 19 ans, il s’est fait tirer dessus. C’est même passé à la télé ! Et il y a même pas quatre, cinq mois, un jeune de Melun s’est fait tirer une balle dans la tête en sortant de l’hôpital.

Après, Melun, c’est une ville de rivalité : c’est des histoires de bagarres entre Le Mée et Melun. Je sais pas comment ça a commencé et je ne sais pas comment ça va se terminer. L’histoire du jeune homme de 18-19 ans, c’était un gars du Mée, et d’après les infos, Le Parisien, etc., c’est un mec de Montaigu [un quartier de Melun] qui l’a tué.

On ne va pas se priver de sortir pour ce genre d’histoires !

J’préfère rester en dehors de tout ça. C’est pas mon délire, ce n’est pas parce que quelqu’un habite ailleurs, dans une ville où il y a un conflit, que je dois aller le frapper. Je connais des gens qui habitent au Mée et on se dit jamais : « Ah on va se voir à la descente ! » Mais je regarde quand même les Snaps parce que c’est ce qui se passe dans la ville. C’est sûr que de toute façon on va être au courant.

Moi, j’ai un point de vue extérieur sur ça. Ça n’a pas d’influence sur mon quotidien. Les histoires, elles se passent à midi, tôt le matin… On ne va pas se priver de sortir pour ce genre d’histoires ! Ma mère me dit « Fais attention », « Rentre pas trop tard », mais j’ai pas une image de bandit, de quelqu’un qui fait la bagarre, donc elle me fait confiance parce qu’elle sait que je vais pas dans des endroits où il y a un risque : là où il y a du trafic de drogues. Moi, j’aime bien rester sur un banc ou chez moi avec des potes. Si j’avais raconté l’histoire de cet été, elle m’aurait donné des horaires pour rentrer « avant le coucher du soleil ». T’façon on traine jamais seul. Les gens que j’connais, ils ne font pas ce genre de choses, c’est pour ça que je serai toujours en sécurité car on a rien à voir avec ça. Les mecs du Mée, ils remarquent des têtes qu’ils ont déjà vues dans les embrouilles.

Entre le quartier de Célia et le quartier voisin, il y a une vraie frontière. Si ça va un peu mieux aujourd’hui, la lycéenne a longtemps fait des détours pour ne pas risquer d’y passer et de se faire insulter ou frapper…

Avec mes potes, on en parle en rigolant, on est jamais sérieux pour ce genre d’histoires : on en parle cinq minutes et fini, on passe à autre chose. Ils font ça dans leur coin à eux, ils font ce qu’ils veulent. Mais c’est vrai, j’aimerais bien que ça change un peu, qu’il y ait moins de bagarres, parce que plus il y en aura et plus l’intensité de bagarres va être élevée. J’aimerais pas devoir intervenir et me battre aussi. Si elles deviennent de plus en plus violentes, ils attraperont quelqu’un qui n’a rien fait et ça se pourrait que ce soit quelqu’un que je connais et là, je serais obligé de me battre, parce qu’on touche pas à un de mes potes.

 

Jean-Mouloud, 16 ans, lycéen, Melun

Crédit photo Unsplash // CC Taylor Grote

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