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Makeza R.19 mars 2021

Traverser la Méditerranée, c’est regarder la mort de près

Quand j'ai dû rejoindre ma mère en France, j'avais 15 ans. Une traversée de la Méditerranée inattendue et dangereuse surtout pour une fille.

Par Makeza R.19 mars 2021

Dans le bateau où j’étais, il n’y avait que des malades, et il y a eu un mort. Il s’est jeté dans la Méditerranée parce qu’il pensait qu’on allait tous mourir. L’autre bateau avec nous a coulé, ils sont tous morts… Et je me demandais : pourquoi mettre sa propre fille dans la galère et la souffrance ?

C’est ma soi-disant mère qui m’a mise dans la merde. Elle m’a abandonnée à trois mois et demi et, après des années, elle a décidé de me faire venir auprès d’elle, en France. Elle s’est mise d’accord avec mon père. Sauf que mon père ne savait pas que je venais en bateau. Ils se sont organisés, mon père m’a appelée et m’a expliqué la situation. Je n’étais pas d’accord, je pleurais, je disais à mon père que je ne voulais pas quitter ma tante, que c’était elle ma vraie mère. « Non, ta vraie mère c’est celle que tu vas rejoindre. C’est trop tard, j’ai déjà pris le billet d’avion. » J’étais au bout de ma vie. Si je ne partais pas, je n’étais plus sa fille. Je devais prendre le vol de 22 heures, sauf qu’arrivée à l’aéroport, il y avait la fille de ma tante et une de mes cousines. Quand j’ai vu ma « sœur » pleurer, je me suis dit que je ne pouvais pas lui faire ça. On ne faisait que pleurer.

L’avion devait décoller, donc j’étais obligée de partir. Quelques heures après, on est arrivés… au Maroc. Un monsieur qui disait être mon oncle m’a accueillie alors que je ne l’avais jamais vu. Les hôtesses m’ont laissée partir avec lui. Il m’a emmenée chez lui. Il y avait deux dames. J’ai pris ma douche, ils m’ont donné à manger, et après il m’a mis dans une voiture. Il n’y avait que des hommes.

Je ne pensais plus qu’à la mort

Deux heures après, je me suis retrouvée dans la forêt. Là-bas aussi, il n’y avait que des hommes. On voyait des gens qui couraient. Nous aussi, on s’est mis à courir, même si on ne comprenait rien. Ça a été comme ça chaque journée pendant trois semaines. On dormait dans une tente. Un soir, en pleine nuit, vers 1 heure, on nous a réveillés pour nous préparer pour le voyage. Presque tout le monde était réveillé, ils nous ont expliqué qu’il y avait des trucs dans la mer. C’est là que j’ai compris que j’allais faire la traversée de la Méditerranée en bateau. À partir de là, je n’étais plus « avec eux » : je ne pensais plus qu’à la mort.

Dans une étude menée par le Bureau européen d’appui en matière d’asile (EASO), les demandes d’asiles vers l’Union européenne ont chuté de 13 %, notamment à cause de la pandémie de la Covid-19. Ensuite, la fermeture de la plupart des frontières grecques a entraînée une hausse des itinéraires passant par les îles Canaries pour arriver en Espagne.

Ils nous ont mis dans une camionnette. On était 115 personnes. J’étais la plus jeune parmi eux. Ils n’ont même pas eu pitié que j’étais jeune et que j’étais une fille. Je ne faisais que m’évanouir et, eux, ils me marchaient dessus. On a croisé les policiers, ils ont demandé au chauffeur : « Y a quoi dans le coffre ? » « Des moutons. » Ils l’ont laissé passer.

Les dauphins auraient dû nous montrer le chemin

On est arrivés vers 6 heures dans une maison abandonnée, sans lumière. On est restés de 6 heures à 18 heures sans boire ni manger. Puis, on a marché dans les montagnes jusqu’à 22 heures. La police se fait payer par les Marocains pour qu’on passe. J’ai vu la mer, et j’ai dit au Marocain : « Je monte pas. » Ils m’ont montré des armes et des machettes, et m’ont dit de choisir. Je n’avais pas le choix.

Normalement, on devait faire trois heures de route. Mais les Marocains ont jeté notre téléphone et le truc qui devait nous conduire, comme un GPS sur l’eau. On devait voir des dauphins qui auraient dû nous montrer le chemin. Sauf qu’une dame a vu les dauphins et a crié. Ils ont disparu donc on s’est perdus pendant trois jours. J’avais peur, je savais que j’allais mourir, tout le monde avait peur. Même les hommes ne pensaient qu’à eux.

Rejoindre l’Europe, que ce soit par la Méditerranée ou par la terre, est un parcours du combattant pour les jeunes migrant·e·s. Moussa a fait 3 236 kilomètres à pied, en bus et en camion pour rejoindre la France depuis le Mali.

On s’est retrouvés au large de l’Algérie, encore sur l’eau, alors qu’on voulait rejoindre l’Espagne. Celui qui nous accompagnait a vu que le bateau allait couler, et il voulait nous laisser parce que, lui, savait nager. Il y avait des vagues. Le bateau partait tout seul, c’était la nuit. Tout à coup, on a vu « Helena », les Espagnols – c’est comme ça qu’on les appelle. Un avion nous a vus sur l’eau, et un bateau est venu nous chercher. Ils nous ont récupérés et nous ont emmenés à la police, en Espagne. Le plus dur était derrière moi.

 

Makeza, 17 ans, lycéenne, La Courneuve

Crédit photo Unsplash // Aude-Andre Saturnio

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