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Emma L.16 février 2020

Mon frère CRS aura-t-il la main légère avec ces armes lourdes ?

Mon frère c'est mon frère. C'est aussi un futur CRS. Moi je suis militante et j'ai vu les violences policières de près. Qu'est-ce qu'il fera lui ?

Par Emma L.16 février 2020

Avec mon frère, nous avons un an et demi d’écart. Grandir avec un frère c’est cool : on a appris à se battre, on construisait des châteaux en bois. Il a toujours aimé les sports de combat, je montais à cheval. Il a appris la batterie, je jouais du piano. Je voulais devenir vétérinaire, il voulait être garde forestier. Aujourd’hui, il est gardien de la paix, futur CRS et moi militante.

Mon frère travaille à Police Secours dans une ville de province. Il est dans l’équipe de nuit, qui intervient principalement sur les constats de cambriolage, sur les appels pour violences conjugales et les sorties de boîtes de nuit. Il me raconte la tension lorsqu’ils sont en infériorité numérique, le décalage social et physique subit par ses conditions de travail. J’ai de l’empathie par la pression maintenue sur lui, et de l’admiration pour le sang-froid qu’il garde vis-à-vis de ces drames humains dont il est témoin.

Militante pacifique, j’ai dû mal à nuancer

Aujourd’hui, après avoir réussi les concours, il est en passe de devenir CRS. Et moi, je suis militante depuis mes 15 ans. Et malgré mon pacifisme, je me suis vue forcée de porter un regard critique sur ces dépositaires de la violence légitime. Mon frère m’a obligée à regarder la confrontation des symboles qui ponctuent nos identités respectives.

D’abord je vois mon frangin, cet homme avec qui j’ai grandi, dans les mêmes valeurs, une famille de profs ancrée à gauche, un paternel communiste, un grand-père rescapé d’Auschwitz. Mais y a pas de respect à avoir, de mémoire à entretenir, la liberté que mon frère a pris vis-à-vis de ces histoires de famille, je la salue. J’ai de la fierté et du respect pour l’homme droit dans ses principes qu’il est devenu. Néanmoins, là où mon frère voit le rétablissement de la justice, je vois l’aggravation de l’injustice. Le flic maintenant, ce n’est pas seulement celui qui intervient sur les accidents de la route ou qui est derrière le canon à eau.

Pour les un an du mouvement des gilets jaunes, un CRS a raconté à France Inter la peur dans les rangs des forces de l’ordre : « À ce moment-là, on ne se pose pas la question de la légalité, du code pénal ou de la déontologie. Moi je vous parle de survie. »


De mon expérience en manif, le CRS, c’est celui qui te bloque dans la nasse et te menace avec sa bombe lacrymogène. Au lycée et à la fac, j’étais dans des organisations politiques de jeunesse. On organisait des blocages, on participait aux manifs, c’était bon enfant, jamais violent. La mobilisation contre la sélection à l’entrée de l’université a marqué un tournant. Se retrouver gazée juste avant les partiels lors d’un rassemblement pacifique devant ma fac de sciences politiques à Lille, c’était très choquant. Pour la première fois, j’ai vu la police être abusive envers des étudiants et des profs en lutte. À partir de là ça s’est déchaîné pour moi et, depuis mon arrivée à Toulouse, j’ai vraiment peur. Les gazages intempestifs, les courses des voltigeurs à moto de la BAC, les mouvements de foule, les street-medics dépassés. Ce n’était plus que des vidéos aperçues sur les réseaux sociaux, c’était mon quotidien de militante pacifique.

Mon CRS à moi, je l’ai retrouvé à Noël

Mon CRS à moi, je l’ai retrouvé au repas de famille à Noël, et il m’a clairement expliqué que « les ordres c’étaient les ordres ». Si on m’a dit de dégager, il fallait que je dégage. Depuis, de nouvelles questions me taraudent : mon frère aura-t-il la main légère avec ces armes si lourdes ? Aura-t-il vraiment le choix ? Le but des instigateurs de la nouvelle doctrine du maintien de l’ordre est-elle réellement de « protéger et servir » ?

Aujourd’hui, j’ai peur pour lui et j’ai peur de lui. Deviendra-t-il un de ceux qui vrillent et portent une violence extrême ? Sera-t-il responsable d’une « bavure » ? Ou malheureux dans son travail, pressurisé, lui aussi, par la violence du système ? Le regard que je porte sur lui est bousculé par des « et si » : et si il était responsable de la mort de Steve, Rémi Fraisse, Cédric Chouviat ? Pourrait-il être un de ces nombreux agents qui commettent un acte malheureux et irréversible sur leur personne, désespérés par les conditions qu’ils subissent ?

Lors d’une manifestation contre la réforme des retraites, un CRS s’est précipité sur Laura et l’a visée avec son LBD, alors qu’elle se tenait en retrait. « En manif, un CRS c’est censé nous protéger, non ? »

Ce n’est qu’une part de nos identités, heureusement. Nos histoires resteront liées. Je ne sais pas encore comment ce mec bien le restera, et mes doutes ne seront jamais vis-à-vis de lui mais de l’environnement dans lequel il évolue. Je le remercie, car on sait tous les deux que cette situation qui nous confronte, nous allons la dépasser afin que ne reste qu’un frère et une sœur. La suite, ne nous appartient pas à nous, mais à l’Etat.

 

Emma, 21 ans, volontaire en service civique, Toulouse

Crédit photo Unsplash // CC ev

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