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Rachel S.18 juin 2020

Pour mon père, j’étais juste un compte bancaire

L’addiction de mon père aux jeux d'argent l’a détruit, et notre relation avec. J'ai dû m'éloigner de lui pour me protéger.

Par Rachel S.18 juin 2020

Tout le monde connaît cette voix séduisante aux allures angéliques. Celle qui nous murmure « tiens prends un chocolat, tu en as marre des brocolis », ou « fume cette cigarette, ça va te déstresser un coup », et même « allez, achète ce jeu à gratter. Après tout, c’est quoi 2 euros dans une vie ? » Elle se glisse dans notre tête, joue avec nos faiblesses et ne cesse de nous torturer, avant d’atteindre le point de non-retour. Cette petite voix, c’est celle du diable posé sur votre épaule gauche, c’est celle de l’addiction. Et celle de mon père, ce sont les jeux d’argent. 

Fils d’une joueuse occasionnelle, mon père baigne dans les jeux d’argent depuis tout petit. Goal, Joker, FDJ, PMU sont devenus son quotidien. Il a vécu les émotions de l’addiction comme des montagnes russes, jonglant entre gagner et perdre. Il a succombé au cercle vicieux de la tentation et a développé un caractère égoïste, colérique, au bord de la mythomanie.

Difficile de regarder mon père en face lorsque celui-ci faisait preuve d’un comportement d’enfant de 10 ans n’ayant pas eu sa sucette. À dénoncer les impôts quand il n’avait plus un rond sur son compte. À accuser mon frère lorsque sa première femme retrouvait des jeux à gratter dans la poubelle. À me faire passer mon Noël dans un hôtel miteux car il venait de se faire virer de chez lui. À laisser ma mère s’endetter en ne lui versant sa pension alimentaire qu’une fois sur quatre. À s’énerver contre moi dès que j’essayais de lui parler de son addiction.

Les huissiers qui enfoncent la porte, c’est plutôt classique

L’argent n’avait plus la même valeur pour lui. Il ne représentait plus que de vulgaires jetons à parier au gré de la hauteur de ses cartes. Sa vie était similaire aux parties de poker auxquelles il jouait : il y gagnait rarement. Il a plongé la tête la première dans un puits sans fond d’endettement, y emmenant ma mère qui avait toujours eu un pied dans la pauvreté.

Il a vécu sa vie dans le déni de l’évidence. Il s’est créé une bulle impénétrable où tout est normal, mais assez énorme pour éloigner les gens qui l’aiment, ses anciennes compagnes, ses enfants et même sa sœur. Dans sa bulle, jouer régulièrement de l’argent qu’il ne possède pas, c’est OK. Avoir les huissiers venant enfoncer sa porte d’entrée, c’est plutôt classique. Rien de tout cela n’a suffi à l’alarmer. 

Chez nos voisins suisses, l’addiction aux jeux d’argent s’est accrue au cours des dernières années. Il y a deux ans, l’émission 6.9 de la RTS y consacrait un reportage.

Aujourd’hui, il est catégorisé « cas désespéré » par ma mère. Ma sœur aînée, employée au PMU (drôle de coïncidence par ailleurs), s’est promise de ne plus lui donner un rond, bien trop effrayée d’être endettée par sa faute. Mon frère, ne possédant pas une situation économique stable, est épargné pour le moment. Et puis est venu mon tour, la petite dernière de la fratrie. 

Il m’appelait uniquement pour me demander 100 euros

Dans mes souvenirs, c’était un bon père. Malgré sa fermeté, il était plus attentionné avec moi qu’avec mon frère et ma sœur. Petite, il m’offrait des cadeaux à Noël et à mes anniversaires, des attentions et des gestes paternels. J’ai rapidement déchanté avec mon premier emploi. J’avais tout juste 18 ans, encore l’âge de la naïveté, et j’entrais dans la vie active. C’était certes dans un McDonald’s, mais cela me suffisait pour être fière. Mon père aussi l’était, mais surtout pour ses propres intérêts.

Ainsi, mon premier emploi a marqué une rupture très difficile avec lui. Notre relation était comparable à celle qu’une personne entretient avec son compte bancaire. Tous les mois, il m’appelait uniquement pour me demander 60, 80 ou 100 euros, et je rappliquais, comme un bon chien bien éduqué. Je l’aidais à éponger ses dettes inexplicables. Je n’avais plus l’impression d’être son enfant mais plutôt sa mère.

Au départ, je disais oui avec le sourire et le plaisir d’aider. Puis, plus le temps passait, plus j’en ai eu marre. Je devais toujours penser à conserver une petite partie de mon salaire pour mon père sans jamais vraiment savoir comment il l’utilisait. Était-ce une aide pour ses dettes ou un financement qui alimentait son envie incontrôlable de jouer ?

Une addiction impossible à affronter

Sur les sages conseils de ma sœur, j’ai fini par lui dire non, non et encore non. Mes refus lui déplaisaient et il finissait par me faire la tronche pendant plusieurs jours, voire plusieurs semaines. Alors, petit à petit, j’ai coupé les ponts : ne plus respecter la garde alternée d’un week-end sur deux ; réduire nos contacts à une fois par mois, voire tous les deux mois. De peur qu’il m’en demande toujours plus.

Abdou doit lui aussi donner de l’argent à sa famille, mais pas pour les mêmes raisons. Arrivé à Paris depuis peu, il souhaite trouver un emploi pour envoyer de l’argent au Sénégal rapidement.

Aujourd’hui, il ne me demande plus d’argent. Il a gagné une énorme somme, des indemnités issues de la rupture de son contrat avec sa dernière entreprise. Cela peut sembler être une bonne nouvelle, une promesse de ne plus jamais jouer après cela. Mais non…

Avec l’argent, il a acheté un cheval de course et continue de miser à tue-tête, n’importe quoi et n’importe où. J’aurais aimé finir sur une note positive, mais ce n’est malheureusement pas possible. Comme cela me semble impossible que, un jour, mon père se décide à affronter son addiction. 

 

Rachel, 20 ans, volontaire en service civique, Argenteuil

Crédit photo Nathalie Hof / La ZEP

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