Tarique B.

Tarique B.18 mai 2019

J’ai bientôt 21 ans. Je souhaiterais travailler dans le milieu du commerce. Je viens du 94.

Mon quartier, c’est un peu comme une ruche

J'ai fait l’un des choix les plus difficiles de ma vie : quitter un quartier que j'adore pour « devenir quelqu'un » en dehors de la cité.

Par Tarique B.18 mai 2019

Direction le 94, plus précisément Créteil et sa cité Soleil. Nous voilà dans la cité Kennedy. Ça sonne comme aux States… Mais on est bien en France ! J’ai grandi dans ce quartier dit « sensible ». « Sensible » parce qu’il est défavorisé, presque abandonné, parce qu’on est livrés à nous-mêmes : pas de bibliothèques, pas de structures pour accueillir et aider les jeunes, et un taux de chômage qui crève le plafond. La plupart des familles, y compris la mienne, vivent sous le seuil de pauvreté. Alors, quand j’étais un peu plus jeune, de mes 14 à mes 18 ans, avec mes amis, ma bande depuis toujours, on cherchait à s’en sortir comme on pouvait. Parfois illégalement. On se faisait des sous grâce au trafic de stup’ ou la vente de produits contrefaits. Ça m’a causé quelques problèmes, notamment judiciaires.

Il y a des hauts et des bas dans le quartier. Parmi les bas, il y a la pauvreté, la précarité, mais aussi… les contrôles policiers à répétition et souvent injustifiés. Quand les keufs tournent dans le quartier et nous voient assis tranquillement, ils garent leur véhicule et viennent nous demander nos pièces d’identité. Ils nous palpent devant tout le monde, comme si on était Al Capone ou El Chapo. Certains policiers nous parlent mal : « Tu dégages de là ou je te gaze », « Je suis la police, je fais ce que je veux », « Ferme ta gueule sinon tu finiras au poste »… On subit aussi pas mal de violences physiques (gazage, plaquage au sol).

Nos jeux olympiques au cœur de la cité

Ce que j’aime le plus dans mon quartier, c’est l’entraide, la solidarité entre nous, les jeunes de la cité. Je connais tout le monde, tout le monde se connaît. C’est la famille quoi ! À partir de mes 16 ans, on a commencé à organiser des compétitions de foot. Une compet’ l’été, une compet’ l’hiver. Le principe : chaque bâtiment de la cité forme une équipe. Il y a six bâtiments, donc six équipes qui s’affrontent. J’étais souvent le capitaine de mon équipe, celui qui mène la troupe, la motive et qui partage les gains si on gagne. Parce que oui, il y avait de l’argent à se faire. Chaque équipe doit déposer une somme d’argent. Parfois, ça monte jusqu’à 300 euros par équipe, voire plus. La compétition se déroule sur le « city », le terrain de la cité. Ça peut durer plusieurs jours, tout dépend des saisons. L’été, la compétition dure trois, voire quatre jours. L’hiver, ça dure une semaine. C’est la météo qui décide : s’il neige ou pleut, pas de jeu au risque de glisser et de se faire mal. La moyenne d’âge dans les équipes allait de 16-17 ans à 25 ans. Et on était qu’entre bonshommes ! Parce qu’on se disait, à tort, que les filles n’avaient pas les mêmes capacités physiques que les garçons. Elles ne nous ont jamais demandé de participer, elles étaient simples spectatrices. En même temps, on ne leur a pas non plus proposé…

La MG (Mauvaise Graine) est un groupe de jeunes rappeurs de la ville des Ulis, on a entendu parler d’eux grâce à Niran, 18 ans. Il a grandi dans une cité réputée sensible, mais nous parle de ceux qui ont réussi à changer l’image des quartiers ! Un témoignage ZEP

La team qui cumule le plus de victoires remporte la coupe et la somme d’argent en jeu. J’ai déjà gagné la compétition avec mon équipe. Les champions narguaient les autres et disaient : « Notre bâtiment, c’est le meilleur ! » C’était marrant et ça finissait toujours dans la bonne humeur. Après les matchs, l’équipe gagnante organise souvent un barbecue, surtout quand c’est l’été. Et on boit, on danse sur des sons de rap… C’était un peu nos jeux olympiques à nous. Ça a forgé mon mental et m’a appris à n’avoir peur de rien.

J’essaie de « devenir quelqu’un »…

J’adore mon quartier mais je veux réussir ma vie, comme pas mal de jeunes de mon âge. Je veux m’en sortir. Sortir du piège de la cité. Piège parce que même si on s’y sent bien, qu’on est entre nous, on peut vite tourner en rond, faire des bêtises et s’enfoncer dans la galère. J’ai dû prendre une grande décision : quitter Kennedy. Et tout ce qui va avec : les compétitions de foot, les barbecues, les potes… J’ai laissé le quartier derrière moi pour regarder devant. J’ai repris mes études. J’essaie de « devenir quelqu’un », comme on dit. Je veux me donner les moyens d’aider d’autres jeunes de Kennedy.

Pour Thecle, on n’est pas conditionné par sa classe sociale. Oui, elle vient d’Argenteuil, oui, elle a grandi dans une cité et a fréquenté un mauvais lycée. Mais elle s’est bougée pour s’en sortir ! En banlieue, en plus de me plaindre… je me bouge !

Le quartier, c’est un peu comme une ruche finalement. On est plein de petites abeilles qui voulons changer les choses. On quitte le nid, notre cocon, pour mieux revenir et construire, bâtir, aider les autres jeunes à atteindre leur but. Alors oui, j’ai quitté le quartier mais je n’oublierai jamais d’où je viens.

 

Capo, 20 ans, stagiaire, Créteil

Crédit photo © Sebastiaan Deerenberg // La Cité Rose de Julien Abraham (film, 2011)

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