Léa G.

Léa G.5 mai 2018

Parce que “jeune, femme et surdiplômée”, on ne m’a pas embauchée

Léa a eu une scolarité exemplaire, d’un grand lycée parisien jusqu’à Sciences Po Grenoble. Mais une fois diplômée... pas de boulot.

Par Léa G.5 mai 2018

Je travaille pour une association qui aide les jeunes femmes des milieux populaires dans leur orientation. Et si mon boulot me parle particulièrement, c’est parce que mon parcours est un peu particulier.

J’ai été élevée par ma mère, j’ai grandi dans un HLM, dans une zone dite « ZEP renforcée » à Paris. J’ai eu une scolarité exemplaire, toujours première de ma classe, poussée par ma mère en reconversion professionnelle qui travaillait six jours sur sept pour que je puisse avoir la stabilité nécessaire pour poursuivre mes études. Aujourd’hui, elle est cheffe des travaux d’arts au Ministère de la Culture, et elle restaure les meubles de la France.

J’ai intégré un grand lycée parisien, où j’ai décroché un bac L mention bien. Ma mère et mes professeurs m’ont tirée vers l’excellence, me disant que je pouvais tout faire si je m’en donnais les moyens. J’ai décidé d’intégrer une classe préparatoire pour entrer à Sciences Po, avec un double-cursus pour valider une première année de licence d’histoire à côté. Durant cette première année d’études supérieures, j’ai continué à entendre le leitmotiv qui m’avait bercée durant toute ma scolarité : « Je ne m’en fais pas, toi, tu vas réussir, tu as de l’ambition, tu es brillante. » Et j’ai réussi, j’ai défoncé un premier plafond de verre. Je suis entrée en deuxième année à Sciences Po Grenoble.

#Voixdorientation : cet article fait partie d’une rubrique à retrouver chaque lundi sur Le Monde Campus !

« Vous êtes l’élite de la France », « Vous trouverez un travail rapidement à la sortie de l’école », « Des profils comme les vôtres, c’est ce que recherchent les recruteurs ». Ces refrains, je les ai entendus sans cesse à Sciences Po. J’étais fière de moi, je pouvais tout faire. J’ai travaillé sans relâche pour avoir les meilleurs résultats. Je voulais avancer et rendre fière ma mère. J’ai vécu pendant quatre ans à Grenoble, grâce aux bourses sur critères sociaux du CROUS, aux APL, aux jobs étudiants, et grâce à ma maman qui travaillait toujours d’arrache-pied pour m’offrir mes études. J’ai eu un Bachelor de Sciences Politiques spécialisé en économie sociale et solidaire avec mention. J’ai fait le choix d’un double-master en politiques publiques, avec une spécialisation en direction de projets culturels. On me répétait que j’avais choisi un des meilleurs masters de France, que je n’avais pas de souci à me faire. J’ai fait des super stages, j’étais une des meilleures de ma classe et l’équipe pédagogique qui m’encadrait avait confiance en mon avenir. À ma soutenance de fin d’études, mon directeur de master m’a confié que s’il y avait bien une personne pour qui il ne se faisait pas de soucis pour l’avenir, c’était moi.

Le “profil parfait”, mais pas d’embauche

À la fin de mes études, j’ai travaillé pendant un an dans une compagnie de théâtre, c’était intéressant, mais précaire, et la précarité, je n’en voulais plus, je l’ai assez connue. J’ai décidé de passer un concours de cadre administratif de la fonction publique territoriale. J’ai travaillé dur, passé plusieurs épreuves pour attester de mes connaissances, et de mes capacités à diriger une équipe, et je l’ai eu. On était plus de 3000 inscrits, et un peu moins de 300 à le réussir. Je n’avais plus qu’à répondre à des offres et à faire une longue et brillante carrière dans le service public. En tout cas, c’est ce qu’ils m’ont dit à la réunion des lauréats du concours : « Ne vous inquiétez pas, tous les lauréats trouvent un poste de cadre, et assez rapidement. »

J’ai postulé à une cinquantaine d’offres et là, très peu de réponses. Pourtant, j’avais le « profil parfait », et une motivation sans égale. J’ai fini par décrocher quelques entretiens. Je m’attendais à avoir beaucoup plus de questions sur mes capacités managériales, mon caractère, que sur mes connaissances. Mais je pensais naïvement qu’on allait me donner ma chance. Et là, ce n’est plus un plafond de verre que j’ai rencontré, mais un mur en béton armé. « Une jeune femme de 25 ans, surdiplômée avec un concours de cadre de la fonction publique territoriale, vous allez faire des jaloux. » Trop diplômée, trop jeune, trop ambitieuse, pas assez expérimentée, trop « femme » pour gérer une équipe… Je pensais qu’avec les études, les stages, les boulots et le concours, on allait au moins me donner une chance, surtout dans le service public, qui prône la lutte contre les discriminations. « Vous êtes encore un bébé, donc si on vous donne l’opportunité de travailler avec nous, le salaire sera bas », comme si c’était un cadeau qu’on me faisait. Complètement dépitée, j’ai laissé tomber la fonction publique, pour l’instant en tout cas. J’y reviendrai probablement, si je trouve une collectivité et une équipe prêtes à accueillir une jeune femme ambitieuse à un poste de cadre.

Pour Marion, le problème était vestimentaire : Sweat à capuche mon style n’a pas plus aux recruteurs.

Ce qui me dégoûte, c’est qu’on me traite comme ça parce que je suis une jeune femme de 25 ans. A l’école, on essaye de te préparer au marché du travail, mais moi, je me demande si le monde du travail est prêt à laisser leur chance aux jeunes.

Aujourd’hui, je travaille dans le secteur de l’économie sociale et solidaire, chez Rêv’Elles. Une association qui accompagne des jeunes femmes, notamment sur la confiance en elles, et ça fait du bien.

 

Léa, 25 ans, salariée à Rêv’elles, Paris

Crédit photo Adobe Stock // © Antonioguillem

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1 réaction

  1. En qualité de père d’une jeune fille de 18 ans qui prépare son bac ES et qui, à l’heure actuelle, présente aussi un profil d’élève studieuse, motivée et enthousiaste, ton récit me rend triste et inquiet quant au sort qui sera réservé à ma fille.
    Mais bon, concernant la fonction publique, ça ne m’étonne pas. C’est, comme tu le dis, complètement bétonné. Et c’est certainement aussi le milieu professionnel le plus discriminant que je connaisse.
    Je m’explique. J’ai aujourd’hui 63 ans. Issu d’un milieu social défavorisé, j’ai dû très rapidement abréger mes études initiales pour travailler. A force de travail et de persévérance, je suis devenu entraîneur de l’équipe nationale de ski de fond. Puis grâce aux résultats, j’ai été recruté par l’équipe nationale suisse avant de terminer comme responsable de tout le ski de fond suisse. Un poste de manager de haut-niveau. Après plus de 20 ans sur ces fonctions, j’ai arrêté pour me consacrer davantage à ma famille, mais aussi parce je souffre d’une maladie incurable.
    Pour retrouver du travail et me recycler, j’ai passé un master de management des organisations sportives par VAE à la fac de Lyon (à 52 ans), puis je me suis présenté au concours externe de niveau A de professeur de sport où j’ai été admis 6e sur plus de 600 candidats (53 ans). J’ai également été admis au CTAPS, l’équivalent du précédent mais pour la fonction publique territoriale.
    J’ai donc commencé à travailler dans un service déconcentré de la fonction publique d’Etat. Et c’est là que les discriminations se sont exprimées : discriminations au salaire, à l’âge, blocage de l’avancement par les syndicats pour qui tout le monde doit être égal dans la médiocrité. Et le plus comique est que le chef de service n’hésite pas à me confier les missions les plus compliquées, celles qui requièrent des compétences.
    Bref, la fonction publique est un excellent milieu pour perdre toute motivation professionnelle, pour se complaire dans la facilité, dans la paresse et la médiocrité.
    Je pense sincèrement qu’il faut de toute urgence réformer ce secteur, casser les statuts, embaucher sur contrat et surtout ne pas garantir l’emploi à vie.
    Bon courage.