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Melo W.6 avril 2021

Police : mon casier leur donne tous les droits

Depuis mes 14 ans, j’ai affaire à la police et à sa violence. Avoir un casier n’a rien arrangé. Au contraire.

Par Melo W.6 avril 2021

Un soir, j’étais sur les Champs-Elysées, en scooter. Une brigade s’est approchée de moi en voulant procéder à un contrôle. « Bonjour, contrôle de police… » Ils ont tapé mon nom sur leur tablette et ont vu mes antécédents judiciaires, mon casier. Ils sont alors devenus verbalement plus agressifs : « T’as pas de stupéfiants sur toi ? Tu allais où ? Livrer du shit ? » Avec des gestes super violents : il m’ont plaqué au mur pendant la palpation, j’ai voulu me rebeller, ils m’ont mis des coups de matraque, m’ont plaqué au sol, m’ont insulté avec des propos racistes et, en partant, ont pris la clef de mon scooter et l’ont mis dans mon coffre pour que je reste bloqué. Être repris de justice, c’est devoir rendre des comptes et avoir un suivi constant.

J’ai commencé à être suivi à mes 14 ans. À cet âge, les policiers avaient parfois la flemme d’appeler la centrale pour savoir mes antécédents judiciaires, donc j’arrivais à passer à côté d’un contrôle musclé. Mais, depuis peu, avec la nouvelle technologie [le projet NEO – ndlr.], ils ont accès à des tablettes électroniques qui leur permettent, en tapant ton nom, d’avoir directement accès à toutes les infos te concernant. Donc esquiver les contrôles musclés n’est plus d’actualité…

Trois équipes juste pour un quartier : Balard, Paris 15e

À chaque contrôle, les policiers ont la possibilité de voir mon passé de repris de justice. Ils ont accès à chacun de mes délits et se permettent de me juger, de me mettre directement dans une case. Ça finit donc souvent en bavure.

Bien sûr, dans le cas où les policiers me connaissent, ils n’ont besoin ni de mon nom ni de la tablette. Tous les jours, de mes 14 à 20 ans, en rejoignant mes amis en bas de chez moi, nous nous faisions interpeller par les mêmes policiers, des mêmes brigades de la BAC, sans forcément commettre de délits. Trois équipes juste pour un quartier : Balard, Paris 15e. Pendant ces contrôles, ils faisaient toujours des réflexions sur notre passé judiciaire et n’hésitaient pas à nous insulter.

Glisser des stupéfiants ou des armes dans nos voitures

Il leur est déjà arrivé de rayer nos voitures, d’envoyer des chiens à l’intérieur en prétextant qu’il y avait des stupéfiants dedans pour leur permettre de dégrader le véhicule, les sièges… Il leur est même déjà arrivé d’y glisser des stupéfiants ou des armes de catégorie 1, pour avoir un prétexte pour nous ramener chez eux, au commissariat, et nous infliger les pires bavures policières possibles : passage à tabac, cellule gazée… Ils étaient apparemment en manque d’arrestations à rapporter à leurs hiérarchies.

Il y a quatre ans, j’étais avec un ami à faire de la lutte. Un policier qui nous connaissait très bien est intervenu en me mettant une droite de toutes ses forces avec ses gants de motard. Ce coup m’a mis KO. En se rendant compte de sa grave erreur, le policier a juste dit : « Ah merde, j’ai cru que tu agressais quelqu’un. » Et il est parti avec ses collègues en me laissant au sol.

Lors d’un des milliers de contrôles au faciès auxquels j’ai le droit dans mon quartier, un policier m’a mis un couteau et à peu près cinq grammes de résine de cannabis dans la poche. Il voulait se servir de ça pour me faire chanter et me demander de balancer un aîné. Sinon, il dirait que c’est à moi et me ramènerait en garde à vue. Il connaissait évidemment mon passé judiciaire et savait qu’une arrestation provoquerait une peine de prison. Il se servait de ça.

En donnant la parole aux jeunes de quartiers dans le deuxième épisode de son podcast À l’intersection, le journaliste Anas Daif raconte leurs relations quotidiennes avec les forces de l’ordre.

 

 

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En voyant que je ne cédais pas, il a tenté de m’agresser psychologiquement via des propos insultants, intimidants, et racistes : « Sale arabe », « On va vous taper tous les jours », « Je vais tout faire pour te mettre en prison »… Et il a rappelé que c’était lui qui avait mis en prison des amis à moi. Habitué, je n’ai pas cédé. Il m’a donc dégagé du véhicule avec un coup de pied et je suis parti.

Ça a augmenté mes « chances » de faire de la prison

Tous ces contrôles qui dégénèrent, ça m’a laissé des séquelles psychologiques : manque de confiance en moi, paranoïa en voyant la police. Et ça a bien évidemment eu des conséquences sur mon suivi judiciaire : ça a provoqué des arrestations, donc un bris de condition, des délits en plus, et… un prolongement du suivi de deux, trois mois à chaque fois.

Ça a aussi augmenté mes « chances » de faire de la prison. Les arrestations remplissent le casier judiciaire : étant suivi par la justice, j’ai des conditions à respecter pour rester libre, comme ne pas me faire arrêter.

Reda n’habite pas Paris mais Aulnay-Sous-Bois, et connaît toutes les brigades de son quartier. Une forte présence policière qu’il décrit avec légèreté.

La preuve : mon suivi s’arrêtait en juillet 2018 et, à cause d’une arrestation de ce genre, il a été prolongé jusqu’en 2021. Étant dans un projet de réinsertion, j’espère ne pas avoir le droit à ça encore une fois. Fin avril, j’aurai purgé ma peine de mise à l’épreuve : il me reste encore un mois à tenir.

 

Melo, 23 ans, salarié, Paris

Crédit photo Hans Lucas // © Karim Daher (Série photo : Quatrième nuit d’échauffourées à Argenteuil après la mort d’un jeune homme dans un accident de moto) 

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