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Angéla T.5 janvier 2021

Avec mon père, on vivait sans gaz et sans électricité

La maladie professionnelle de mon père l'a plongé dans la précarité. Et moi avec, un week-end sur deux. Mais je ne m'en suis jamais plainte. Tant que j'étais avec lui... j'étais heureuse.

Par Angéla T.5 janvier 2021

En 2010, suite à une épicondylite chronique, mon père n’a pas pu travailler pendant deux ans. C’est l’usure de l’os du coude, suite à des mouvements répétitifs en cuisine, une maladie qu’il gardera à vie. Après cet arrêt maladie, il n’a pas réussi à retrouver du travail car personne ne voulait l’embaucher à cause de ça. Il s’est retrouvé au RSA. C’est à ce moment-là qu’on a commencé à vivre dans la précarité.

Jusqu’à mes 17 ans, j’ai vécu un week-end sur deux chez mon père, sans gaz et sans électricité. On a trouvé des alternatives. Et vécu beaucoup de bons moments malgré tout.

On passait nos journées au McDo car il y avait des prises électriques

Quand j’étais plus jeune, en fin maternelle et primaire, on avait de temps en temps des petites coupures d’électricité. Je me rappelle d’une fois où une amie de mon père et son fils, avec qui je m’entendais super bien, étaient venus chez nous pour jouer et on avait eu plusieurs coupures.

Au collège, c’est devenu plus fréquent. On passait nos journées au McDo car il y avait des prises électriques. Il emmenait son PC pour jouer au poker et, de temps en temps, il me le prêtait pour que je puisse jouer à mes jeux. Passer mes week-ends au McDo ne me rendait pas triste, ni même honteuse. Au contraire, j’étais contente de retrouver mon père et de pouvoir passer un peu de temps avec lui.

Les initiatives se multiplient en France face à la précarité. Dounia Mebtoul a lancé l’association Les frigos solidaires en 2017 afin de proposer des frigos en libre-service en extérieur chez les commerçants et à destination des plus précaires. Reportage Envoyé Spécial :

Dans notre cave, il avait installé un bureau avec mon ordinateur et son PC, on y passait nos soirées à jouer, puis je retournais en haut dans l’appartement pour aller dormir. Pour nous laver, on allait chez un ami à lui. C’était quelqu’un que mon père avait aidé lorsqu’il était dans la merde des années auparavant.

J’admirais mon père pour continuer à m’élever malgré la précarité

Mes parents étaient séparés. Étant donné que j’allais chez mon père un week-end sur deux, je n’ai pas vécu dans cette situation à 100 %, contrairement à lui. Mais jamais je ne me suis plainte de cette situation. J’admirais mon père pour continuer à vivre, à m’élever, malgré cela. Il faisait tout pour me rendre heureuse et s’en voulait un peu de me faire passer mes week-ends avec lui au McDo et dans la cave. Mais ce qu’il ne comprenait pas, c’est que je n’en avais rien à faire d’où j’étais, du moment que c’était avec lui. C’est peut-être bizarre à dire, mais je garde de bons souvenirs de cette période « McDo-cave ».

Au bout d’un certain temps, on a récupéré l’électricité, mon père a acheté une gazinière-four électrique pour qu’on puisse faire à manger. Pour nous laver, on faisait bouillir de l’eau (c’était long pour remplir une bassine), et on l’utilisait mélangée à de l’eau froide… Sinon, c’était trop chaud. On faisait la même chose pour faire la vaisselle. Pour laver nos vêtements, on allait au lavomatique, mais le plus souvent je les lavais chez ma mère. On n’a jamais récupéré le gaz et c’était la galère en hiver car nos chauffages étaient chauffés au gaz (super) donc, la nuit, il m’arrivait d’avoir froid. Je me réchauffais avec une bouillotte ou bien je mettais un pull.

La précarité a plusieurs visages. Jusqu’à ses 18 ans, Maëva a vécu du RSA, ainsi que des aides des Restos du cœur et de la Croix-Rouge, avec sa mère. En première, elle a arrêté le lycée, pour bosser et l’aider.

Tout s’est terminé fin 2018 car mon père a déménagé dans le Sud. Son départ a pu arranger les choses car il y a trouvé du travail. À Rennes, les médecins lui déconseillaient de travailler dans la restauration, sa passion. Malgré ça, il a continué comme cuisinier car il ne voulait pas faire autre chose. Il va mieux et je suis contente pour lui. Ce que je vais dire va peut-être vous paraître égoïste, mais ça m’embête qu’il soit heureux loin de moi, alors que quand il était avec moi il ne l’était pas.

 

Angéla, 19 ans, étudiante, Rennes

Crédit photo Unsplash // CC Kal Visuals

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