Avatar

Imane N.26 février 2021

Chez nous, tu peux mourir pour rien du tout

Des rixes, j'en ai vu beaucoup dans mon quartier. Et les décès qui vont avec. Malheureusement, on s'est habitués.

Par Imane N.26 février 2021

L’embrouille qui m’a le plus marquée, c’est le jour où un garçon s’est fait planter à l’arrêt de bus, à Botzaris. Je marchais et j’ai vu ce mec, un métis, en caleçon, en sang, le couteau encore dans son ventre. Il avait du sang à l’oreille, il criait et pleurait. Je n’ai jamais su s’il était mort ou s’il avait survécu. Cette scène nous a fait du mal avec ma copine. Quand tu vois ça, ça te choque. Encore aujourd’hui, je n’ai pas les mots… C’est comme ça chez nous, cité place des Fêtes dans le 19e. Là où j’ai grandi, tu peux mourir pour rien du tout, même pour une petite histoire.

Parfois c’est des bagarres, parfois des descentes, des règlements de comptes. Ou à force de défendre les gens, tu peux te faire planter, tuer… Il y a beaucoup d’embrouilles. Souvent, avec des armes de tous types : couteaux, barres de fer, gazeuses… Si tu ne fais pas partie du quartier, tu peux te faire embrouiller. Une fois, ma grande sœur a ramené un gars de son lycée et ils se sont posés dans le bâtiment. Des mecs de la cité sont venus lui demander d’où il était, ce qu’il faisait là. Ils ont même essayé de lui voler sa sacoche. Ma mère lui a dit de dormir à la maison, au cas où.

« Comme on dit souvent, dans les rixes on ne connait pas les circonstances mais on sait comment ça termine, c’est-à-dire : la mort, le handicap ou la prison. » Adama Camara a fait de la prison pour avoir vengé son petit frère décédé lors d’une rixe. Dix ans plus tard, il explique ses motivations sur BFM TV.

 

 

Voir cette publication sur Instagram

 

Une publication partagée par Adama Camara (@sansan_officiel)

 

Les jeunes, ils ne sortent pas, ils restent trop entassés dans le quartier. Et, à force d’y rester, ça crée des bagarres. Je me souviens d’une embrouille où, avec ma sœur, on a su que quelqu’un du quartier était mort. Sur Snap, on voyait des clips et des photos de lui partout, et ce n’était pas normal. On avait un pressentiment parce qu’on ne voit pas ça tout le temps. Après, son meilleur pote a confirmé sa mort sur ce même réseau. Et on nous a confirmé son identité sur BFM TV.

En fait, son meilleur pote s’embrouillait avec d’autres gars pour une histoire de meuf. Il est venu le défendre car ça commençait à chauffer. Il a essayé de calmer le jeu, mais en se retournant pour partir, il s’est fait planter. Il est mort plus tard, en arrivant à l’hôpital. Son meilleur pote a tout vu. Il est mort dans ses bras.

Quand j’ai appris qu’il était mort, sur le coup je me suis imaginée sa tête et ce qu’il s’était passé. Après sa mort, j’ai vu son pote partir en n’importe quoi : il n’allait plus en cours, il fumait… Il n’était pas bien. C’était son meilleur ami, comme un frère. Il est mort alors qu’il n’était jamais dans les embrouilles. Il avait 15 ans, presque mon âge…

Je ne m’inquiète pas pour les jeunes de mon quartier, surtout ceux qui cherchent tout le temps les problèmes. Mais quand je sens qu’un truc se trame et qu’un de mes potes est concerné, je vais m’inquiéter.

Marwan aussi connait bien les rixes, et en reste éloigné. Ce qui ne plait pas à tout le monde dans son quartier. Mais, à choisir, il préfère encore qu’on l’insulte que d’aller se faire tuer.

Ma dernière histoire, c’est là où j’ai vu les conséquences des embrouilles. Je me souviens, c’était un garçon super gentil, je le connaissais. Il avait 17 ans. Il était grand, musclé, et encore au lycée. Le 24 octobre 2018, il allait chercher son scooter, et il s’est retrouvé dans une rixe. Place des Fêtes vs. quartier de la Justice. Son petit frère de 15 ans était engagé dans la rixe, et les gars ont dû penser que c’était un gars de la rixe aussi. Poignardé à l’abdomen et à la cuisse. Je lui avais parlé la veille. J’ai pleuré en apprenant sa mort. Je me souviens qu’il m’avait dit qu’il voulait bientôt se marier. Il avait hâte, et le lendemain il est mort.

Quand j’ai vu sa mère à la marche en son hommage et qu’elle pleurait avec toutes les autres mamans qui avaient perdu leur fils, ça m’a fait beaucoup trop mal au cœur. J’y suis allée car c’était quelqu’un que je connaissais, et du quartier. J’ai 14 ans et je suis déjà allée à deux marches comme ça… Voilà mon quartier. La violence n’y résout rien mais, malheureusement, ça arrive trop souvent. Mais, aujourd’hui, ça ne nous choque plus trop. On est habitués.

 

Imane, 14 ans, collégienne, Paris

Crédit photo Unsplash // CC Marina Khrapova

TAGS :