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Matthieu S.29 octobre 2019

Un mois en wwoofing… un mois chez les Témoins de Jéhovah

En wwoofing à l'étranger, je me suis retrouvé catapulté chez les Témoins de Jéhovah. Une immersion enrichissante au-delà des clichés.

Par Matthieu S.29 octobre 2019

Je voulais vivre une expérience un peu atypique, seul dans un pays anglophone. Durant l’été 2018, embarqué dans une expérience de wwoofing en Irlande, je me suis par hasard retrouvé à vivre dans une famille de Témoins de Jéhovah.

En tant que wwoofer je me suis engagé à travailler pendant un mois dans leur petite ferme au milieu des champs et des pâturages, en échange de quoi je suis logé et nourri. L’idée est de découvrir un autre quotidien et de pratiquer mon anglais en immersion : je ne vais pas être déçu ! Je ne sais pas trop où j’atterris. Nous avions échangé quelques mails dans lesquels le père de famille laissait sous-entendre qu’ils faisaient parti d’une « communauté », mais qu’ils n’en étaient pas moins très tolérants et ouverts au dialogue. Assez excité par l’aventure, je suis arrivé sur place cinq jours seulement après notre première prise de contact.

Je rejoins la ferme pour la fin du repas du midi, c’est un peu l’effervescence. On m’emmène découvrir la petite exploitation. Pour le premier dîner, la mère a, comme tous les autres soirs, préparé un repas avec les légumes et la viande de la ferme. On s’installe à table, tout le monde est servi. Je m’apprête à manger quand soudain, tous les convives s’arrêtent de parler. Le père de famille entame une prière à leur dieu, Jéhovah. Ne sachant pas quoi faire, j’imite leur attitude de recueillement mais me refuse à prononcer le « amen » final.

Certains sujets sont… « problématiques »

Le lendemain de mon arrivée c’est mon anniversaire, je leur fait discrètement savoir. J’attends en vain un « Happy Birthday » ou une petite attention… qui ne viendront jamais, et pour cause : les témoins ne fêtent pas les anniversaires ! Pendant les jours qui suivent, je m’attelle à les aider pour les nombreux travaux de la ferme. Je m’intègre de plus en plus dans le quotidien de la famille et me fais petit à petit à leurs habitudes. Chaque repas de la journée a une importance particulière. On doit attendre que tout le monde soit bien attablé, assis et concentré avant que la prière ne commence. Elle varie en fonction de ce qu’il s’est passé ou va se passer pendant la journée, de qui est autour de la table, de qui la prononce.

Dans cette grande famille qui accueille jusqu’à deux ou trois wwoofers, nous sommes le plus souvent une petite dizaine autour de la table. Le tout, sur fond de musique flamande, française, allemande, irlandaise, anglo-saxonne… C’est pendant le repas qu’il est le plus facile d’aborder des questions plus personnelles. C’était de petits commerçants flamands. Mais suite à des difficultés financières ils ont fait le choix de changer radicalement leur mode de vie. La mère s’occupe dorénavant de la ferme, vend ses produits. Le père l’aide lorsqu’il ne donne pas cours à l’université. Ils sont l’un et l’autre enfants de Témoins de Jéhovah. Leurs quatre enfants le sont aussi mais ils ont fait leur choix en pleine conscience vers l’âge de 16 ans.

J’ai l’occasion d’en découvrir un peu plus avec le père pendant les différents travaux de la ferme. Nous parlons poésie, arts, histoire et philosophie mais aussi de sujets un peu plus… « problématiques ». Le féminisme et l’homosexualité en premier lieu. L’organisation des Témoins de Jéhovah est conservatrice sur ces sujets : si les femmes peuvent participer librement aux cérémonies, elles ne peuvent toutefois pas les présider. Les homosexuels ne peuvent faire partie de la communauté et vivre leur sexualité ouvertement. À l’échelle individuelle, les témoins n’excluent pas une évolution, mais ne l’envisagent pas pour l’instant. La communauté est très organisée et hiérarchisée. Chaque Kingdom Hall [Salle du Royaume], où qu’il soit dans le monde, dépend du siège international aux USA. Ils fonctionnent de la même manière, suivent les mêmes rituels et missions ; les bâtiments, et les valeurs sont les mêmes… Du fait de cette interconnexion mondiale, le père m’explique qu’il est très difficile de tout faire bouger en même temps, y compris dans des pays où les droits homosexuels et des femmes ne sont pas encore reconnus.

My Lady (film, 2018) c’est l’adaptation du roman « L’Intérêt de l’enfant » d’Ian McEwan. Une réflexion sur la liberté de culte, le droit, l’Etat et la protection des enfants. Le dilemme d’une juge face à un jeune Témoin de Jéhovah. Un film tout en nuances. Bande annonce ?

Ce qui m’a étonné, c’est avec quelle aisance cette religion s’est construite en intégrant la science comme alliée de leur foi. À part les théories du Big Bang, de l’évolution et les transferts sanguins, leur rapport est plutôt pacifié. Ils sont assez doctes et se renseignent sur les choses. Le père est ainsi mécanicien, électricien et professeur spécialiste des intelligences artificielles à l’université.

Les meetings des Témoins c’est bible électronique, discussions et jeux de rôle

Vient le jour de mon premier meeting. Je ne suis absolument pas obligé d’y assister mais ma curiosité m’y pousse. Je change mes habits de ferme pour d’autres plus élégants, et ainsi éviter de faire tâche au milieu de tous les beaux habits du dimanche ! Nous voilà partis, tous ensemble dans le mini van : direction le Kingdom Hall du village le plus proche, à 10mn de là. Le maître de cérémonie du jour, tout sourire, nous souhaite la bienvenue. Il me pose quelques questions sur ma vie, me parle rapidement de ses voyages en France et s’essaie sans succès à quelques mots français. Pendant ce temps, tout le monde se salue chaleureusement et la petite salle se remplit de quelques 40 fidèles de tout âge.

Fatiha Wycisk a elle aussi eu affaire aux Témoins de Jéhovah. Son expérience d’une vie au contact de ce culte contraste fortement avec le récit de Matthieu. A lire sur L’Obs : Ma fille a rejoint les Témoins de Jéhovah : elle ne me parle plus, ils l’ont endoctrinée

Soudain une sonnerie retentit, je file m’asseoir à côté de la mère de famille qui partage avec moi une bible électronique (que tout le monde possède). Un chant, une prière collective. Tout est prévu, planifié et chronométré, chacun suit le déroulé. Le père de famille invité à faire un speech de quelques minutes ouvre le bal sur un thème religieux, qu’il alimente de sa réflexion et qu’il croise avec des passages bibliques. Puis le maître enchaîne et pose des questions. Tout le monde participe : aussi bien des très jeunes qui ont préparé leur réponse à l’avance, que des adolescents, des parents et des personnes âgées. Ils sont invités à réagir après une vidéo, à lire un passage de la Bible, à partager ce qu’ils ont découvert spirituellement cette semaine. On les invite aussi à monter sur l’estrade pour s’entraîner à une situation face aux passants dans la rue.

Je suis impressionné par la façon dont le public est réellement mis à contribution quelque soit son sexe ou son âge, à quel point cette religion pose des questions (certes orientées, mais ouvertes) et demande à ses fidèles un vrai travail du texte sacré. Après le chant de clôture de la cérémonie, mes voisins, jusqu’ici inconnus, entament très naturellement la discussion avec moi sur ce que je fais à la ferme, si je m’y plais, plaisantent… On sent que la rencontre avec l’autre leur est très chère et ils tissent des liens humains très forts entre eux.

À la fin du meeting, ils décomptent à haute voix les dons et précisent leur emploi. Avant de fermer la salle, deux ou trois référents différents procèdent à la levée de la petite boîte à dons située au fond de la salle dans laquelle les gens peuvent donner anonymement et discrètement à la communauté, et expédient l’argent au siège national.

Agnostique, ils n’ont pas essayé de me convaincre

Ce qui m’a frappé c’est à quel point, malgré le fait qu’on les réduise souvent à des prosélytistes de rue, pas un d’entre eux n’a essayé de me convaincre ni demandé si seulement je croyais en Dieu. Je m’intéressais, cela leur suffisait. Être à leur contact de façon plus simple, en dehors de leurs « missions », permet de découvrir leur religion comme étant une certaine approche de la vie. Un regard différent sur le monde qui développe d’autres façons de penser, mais qui pose aussi ses problèmes.

Je suis agnostique, ils le savaient, et cela n’a jamais posé problème dans mon intégration dans cette petite famille. J’ai même pu participer lors des dernières cérémonies. Ce que j’ai apprécié c’est leur ouverture au dialogue, ils n’imposent pas leurs vues (ils se sont pas exemple abstenus de voter lors du référendum irlandais sur le mariage homosexuel en 2016).

Depuis 2011, les Témoins de Jéhovah ne sont plus considérés comme une secte mais comme association cultuelle. Un statut encore controversé aujourd’hui. Religion ou secte comment savoir ? Pour Venia, après coup c’est évident. Pourtant coupée du reste de son entourage, un ami lui a ouvert les yeux : « Comment j’ai été victime d’une secte »

À mon retour, je suis allé participer par curiosité à une cérémonie identique dans une Salle du royaume en France. Mais je n’ai pas retrouvé ce cocon de la petite bulle irlandaise à l’ambiance particulière. Peut-être ai-je aussi senti une légère volonté d’encellulement qui n’était pas du tout présente en Irlande. Ma position à leur égard reste de l’ordre de la sympathie critique, sans doute due aux liens affectifs que j’ai pu tisser là-bas et au fait qu’aujourd’hui, je les comprends mieux.

Là où j’ai finalement fait l’expérience de plus de préjugés, c’est dans le retour de mes proches sur mon expérience. Ils aimaient toujours rappeler, certes sur le ton de la blague, que je m’étais fait embrigader. Or, il n’a jamais été question que j’intègre les Témoins de Jéhovah. Je suis seulement content de connaître ce qui les anime et de mieux comprendre leur façon de voir les choses. Cela évite les préjugés et rend possible une discussion avec des gens aux idéaux habituellement marginalisés, mais qui peuvent se révéler bien plus ouverts et riches que ce qu’un simple regard dans l’œilleton laisserait entrevoir.

 

Matthieu, 20 ans, étudiant, Paris

Crédit photo Wikimedia Commons // CC The Voice of Hassocks

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