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Soua S.4 novembre 2020

Aide-soignante en Ehpad, comme un robot à l’usine

Nettoyer un patient et passer au suivant, sans prendre le temps. Mon expérience en Ehpad m'a laissé un goût amer, au point d'aller bosser à domicile.

Par Soua S.4 novembre 2020

Une collègue rentre dans la chambre et me dit : « Tu n’es plus stagiaire ! Lave-lui le visage et les mains, de toute façon, elle a sa douche demain ! » Douchée par ce qu’elle vient de dire, je m’exécute. J’accompagnais une résidente à la salle d’eau pour l’aider à faire sa toilette. C’était mon premier jour de travail dans un Ehpad, une maison de retraite à Brest.

J’étais contente de prendre mes fonctions d’aide-soignante après dix mois de formation ; dix mois rythmés par six mots : bienveillance, empathie, respect, intimité, compréhension et écoute ! Nos formateurs nous ont souvent rappelé que le métier d’aide-soignant est rempli de valeurs et de principes. Je les ai toujours pris en compte pour répondre aux besoins de « mes » résidents. Je n’ai jamais agi comme un robot. Je n’avais pas envie d’être un lave-linge que je programme et qui aussitôt s’exécute.

En Ephad, je ne devais pas aller au rythme des résidents

Je vais voir une autre résidente pour l’aider à faire sa douche. Elle me parle de tout et de rien, de son quotidien, des événements qui l’ont troublée, des nombreux voyages faits avec son mari… Nous rions aux éclats. J’en arrive même à oublier la douche froide du matin. À la fin de la toilette, elle me demande si j’ai le temps de lui appliquer de la crème sur tout son corps car sa peau se dessèche. Elle me confie en murmurant : « Beaucoup me disent qu’ils ont pas le temps car, le week-end, vous êtes en petits effectifs. »

Depuis plusieurs années, le personnel médical déplore le manque de moyens dans les maisons de retraite. Comment y travaille-t-on ? Comment y vit-on ? Le podcast LSD, La série documentaire nous plonge dans le quotidien d’un Ehpad, aux côtés des soignant.e.s et des résident.e.s.

Je suis prise de culpabilité et de remords car mes collègues viennent de me faire remarquer que je ne dois pas aller au rythme des résidents. À 11 heures, il faut que « tout soit fait », or il me reste encore cinq résidents à prendre en soin… Je sors de la chambre les larmes aux yeux car ça me fait de la peine de voir que ces personnes sont traitées comme des objets et qu’il faut les « nettoyer » puis passer à un autre résident et ainsi de suite, comme à l’usine.

Vient la pause. Tout le personnel de la structure se retrouve. Ça discute. « X prend trop de temps lors des toilettes, Y est trop pressé et ne sait pas travailler en équipe. » Je saisis mon portable car je ne veux pas participer à ce type de discussions non-bienveillantes. C’est hypocrite !

Il est 20 heures, je rentre chez moi. Au moment de me mettre au lit… Clac ! J’ai un flashback de la journée. Si c’est ça être aide-soignante, je ne veux pas l’être. J’ai fait trois mois dans cet Ehpad et je l’ai quitté. Je ne voulais pas faire un travail parce que je n’avais pas le choix. J’ai décidé de continuer mes études.

À domicile, je fais quatre résidents en cinq heures et demi, et on est deux !

Je suis maintenant en BTS SP3S (services et prestations des secteurs sanitaire et social). Comme je dois subvenir à mes besoins pendant mes études, j’ai décidé de continuer à travailler en tant qu’aide-soignante, mais plutôt à domicile, le week-end. Je me sens plus en accord avec mes convictions et mes principes.

On a une heure pour s’occuper d’une personne, alors qu’en Ehpad on a à peine quinze minutes pour faire le lit, accompagner la personne pour faire sa toilette, l’installer pour le petit-déjeuner. Les horaires sont plus larges. En Ehpad, on a sept résidents par aide-soignant en quatre heures. À domicile, je fais quatre résidents en cinq heures et demi, et on est deux ! On a le temps de discuter, de rigoler. C’est vachement plus humain. Les gens sont contents. Et on ne travaille pas sous la pression et le stress.

En plein confinement, Laura s’est portée volontaire pour prêter main-forte dans un Ehpad. Une matinée lui a suffit pour saisir la dangerosité du virus et le poids de la solitude des résident.e.s.

Grâce à mon BTS, j’aimerais être coordinatrice en aide à domicile. Ça me permettrait d’encadrer une équipe pluridisciplinaire, de proposer des projets d’établissement établis sur des valeurs et des principes. Je veux que la bienveillance, le respect de l’intimité et l’honnêteté s’appliquent avec les personnes prises en soin, et entre collègues.

Le poste en Ehpad m’a quand même laissé des séquelles. J’ai été tellement rodée à être rapide que, même à domicile, j’ai tendance à faire vite. Ma collègue me reprend sans cesse et me dit : « On a le temps, t’as pas à t’inquiéter ! » Travailler à domicile, c’est fantastique. Tout est fait de façon à ce que la personne reçoive un soin de qualité. Je n’aurais jamais pensé aimer travailler à domicile car ce sont des horaires de coupe (la matinée puis le soir). Mais, aujourd’hui, je me sens dans mon élément.

 

Soua, 20 ans, étudiante, Brest

Crédit photo Hans Lucas // © Virginie Merle (photo issue d’un reportage sur Sonia K. aide à domicile pour une structure de soin et d’aide à domicile à Paris)

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