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Maëlle D.7 octobre 2020

Six mois à Athènes : lacrymos, techno et solidarité

Accueil des réfugiés, affrontements avec la police, mode de vie alternatif... C'est en vivant à Exarchia pendant mon Erasmus, un quartier d'Athènes festif et engagé, que je me suis vraiment politisée.

Par Maëlle D.7 octobre 2020

Erasmus c’est des rencontres, des fêtes, des voyages… Pour moi, ça a été plus que ça. Ça a été une vraie prise de conscience politique. Le premier soir de mon arrivée à Athènes pour mon semestre d’Erasmus, je suis allée dans le quartier d’Exarchia avec deux amies. Lorsqu’on est arrivées, on s’est mises à avoir la gorge, le nez, les yeux qui brûlent, et à tousser. On venait de vivre notre premier baptême de gaz lacrymo à Exarchia. Ces six mois à Athènes ont été les plus beaux de ma vie, mais aussi les plus révoltants.

J’étais déjà politisée avant ce voyage, que ce soit par ma famille, mon enfance à Marseille dans des quartiers très mixtes et engagés, mes études en sciences politiques (dans une fac de gauche, avec donc – quasiment – que des « gauchos »). Mais habiter en Grèce en 2018, c’était habiter au cœur d’une crise européenne sans précédent, au milieu d’un pays un peu dévasté et d’un peuple révolté, et ça met forcément une claque à notre petit quotidien de Français.e privilégié.e…

Des fêtes ponctuées par des moments de « rappel » à la réalité

Exarchia, c’est un quartier anarchiste d’Athènes, presque une ville à part entière, sublimé par du street-art engagé. Je l’avais déjà adoré trois ans plus tôt lors d’un voyage avec son côté politique et revendicatif, et c’est pour ça que j’avais voulu y retourner. Arrivée à Athènes, tout le monde m’a déconseillée ce quartier « dangereux », « mal fréquenté ». En 2018, la police n’y entrait quasiment plus. Elle se contentait de l’encercler et de le « bombarder » à coups de gaz lacrymo. Tout ce quartier tournait autour de l’accueil des réfugiés, nombreux à le squatter.

C’est aussi un quartier de fête. Des fêtes partout, tout le temps, des concerts, des manifestations en musique, des débats, des projections de films, des pique-niques… Quasiment tous les soirs, on se retrouvait à une quinzaine de potes pour se poser sur la place et boire des bières, discuter, danser. On rencontrait toujours beaucoup de monde. Tous ces gens nous racontaient leur voyage pour arriver jusqu’ici et leur quotidien ici. On a fait des soirées techno dans des parcs où les bénéfices revenaient aux réfugiés. Lors d’une soirée, j’ai dansé avec un jeune de mon âge, capuché. Au bout d’un moment, j’ai vu qu’il lui manquait un œil. Il m’a souri et m’a dit : « Je viens de Syrie. » Toutes ces fêtes étaient ponctuées par des moments de « rappel » à la réalité.

Exarchia est un quartier anarchiste. Son fonctionnement anti-système déplait fortement au gouvernement en place qui tente de « nettoyer » le quartier depuis plus d’un an. Mediapart est allé à la rencontre de ses habitants.

 

La solidarité s’organisait autant entre Grecs qu’avec les réfugiés. Ils étaient accueillis par pleins d’associations et par les habitants. Je me souviens d’une autre soirée dans un squat où s’était organisé un concert avec uniquement des musiciens réfugiés. Les quelques mots de présentation en anglais suffisaient à nous remettre leurs musiques en contexte, et on a passé deux heures sans décrocher un mot. Après, on est allés danser toute la nuit. C’était ça les soirées à Athènes : fête et solidarité.

Cet Erasmus m’a mise encore plus en colère

J’ai vu l’entraide qu’il y avait, dans un pays qui était décrit ailleurs comme lâche, fainéant, et plus comme une « victime » qu’un pays moteur. Alors que je n’avais jamais vu autant d’actions de solidarité et surtout de révoltes (peut-être parce que j’étais plus jeune, mais ça m’a ouvert les yeux). Tous les jours : des manifestations, des affrontements avec la police, des évènements pour soutenir les réfugiés… Quand la police arrivait, ça commençait par des « déflagrations » (les tirs de gaz lacrymo), puis on entendait crier dans tous les sens, et dans toutes les langues. Toutes ces interventions se terminaient en affrontements (notamment avec les anarchistes). On faisait comme tout le monde : on partait (en courant des fois) et on se mettait à l’abri. Dans ce quartier tout était radical : le rejet du gouvernement, la lutte, les relations avec la police, l’engagement des habitants, leur économie alternative et autogérée… C’était la première fois que je découvrais ce mode de vie.

Et en même temps, je n’avais jamais vu autant de misère. Pour aller à Exarchia, je passais par un camp de réfugiés improvisé dans un parc, c’était la première fois que ça m’arrivait. À Marseille, beaucoup de gens très pauvres vivent dans la rue, mais « individuellement ». Alors qu’à Athènes, c’était des groupes entiers qui, partout dans Exarchia, vivaient dans la rue et dans les squats. C’est ce qui m’a fait réaliser l’ampleur de cette crise migratoire. Et tout ça, dans un pays déjà ravagé économiquement… Ça m’a mise encore plus en colère contre la France, et les pays riches européens de manière plus générale. Avant, je savais que cette crise existait mais, même si j’étais déjà dans des milieux de gauche, je ne réalisais pas vraiment. À Exarchia, ça a été une prise de conscience : l’Europe a abandonné la Grèce et la société civile reprend la main.

Erasmus, c’est aussi une porte d’entrée dans le monde du travail. Stagiaire dans un salon de coiffure en Irlande, Andreia a confirmé sa vocation professionnelle, et adopté au passage la culture irlandaise !

Ce quartier me manque toujours, plus de deux ans après. Pour son ambiance, pour la solidarité qui y règne, pour sa beauté, pour la fête, les rencontres, les nuits entières à discuter, à danser… Je sais que j’y retournerai, même si ça sera forcément différent : le gouvernement actuel essaie de vider tout le quartier. Moi aussi, je suis différente. Cet Erasmus m’a changée. Je suis plus révoltée qu’avant je crois, et plus concernée. Je me suis rendu compte qu’avant d’être française, je suis européenne. Et que tout ce qui se passait sur le territoire grec me concernait tout autant.

 

Maëlle, 24 ans, salariée, Saint-Ouen-sur-Seine

Crédit photo Unsplash // CC Semina Psichogiopoulou

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1 réaction

  1. Merci pour ce partage de ton vécu en Grèce. Supermybe@caulmont.com