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Fofana A.18 juillet 2020

Dix-huit fois, j’ai essayé de traverser la Méditerranée

Du Mali jusqu'en France, j'ai ramé. Beaucoup. Rejoindre l'Europe, par la Méditerranée ou par la terre est un calvaire. Mais j'avais la rage !

Par Fofana A.18 juillet 2020

La première fois que j’ai essayé de traverser la Méditerranée pour rejoindre l’Europe, j’étais à Tanger. On est partis au « programme », le rendez-vous pour traverser. On était dix pour embarquer. Les militaires nous ont vus, ils étaient avec les chiens au bord de la mer. Ils nous cherchaient. Le chien, ça sent.

Au bord de la mer, on vous frappe avec des matraques, mais une fois que vous êtes dans l’eau, on ne vous touche plus. Quand ils sont venus pour nous chercher, il y avait une sorte de tas de fleurs entre nous. Ils étaient à cinquante mètres de nous, ils ne pouvaient pas passer. Devant nous, c’était l’eau. Derrière, la forêt. Au fur et à mesure qu’ils avançaient, nous, on fonçait dans l’eau pour ne pas se faire attraper. On ne voulait pas perdre le Zodiac, notre seul pouvoir. Du coup, on a essayé de s’installer bien et on a commencé à ramer. On partait, on partait. Ils ont amené les torches pour nous effrayer, c’était la nuit.

On a ramé, ramé, ramé. J’ai vomi dans la mer. C’était la première fois que je vomissais. On était à trois kilomètres de Tarifa, la marine marocaine nous a pris dans l’eau, ils nous ont refoulés. On croyait qu’on allait faire le boza [passer en Europe]. La marine nous cherchait, ils en avaient pris avant nous qui essayaient de partir. Mais ils ne s’approchaient pas. Leur bateau était à moteur. S’ils se collaient à nous, ils risquaient de nous faire chavirer.

La mer, ça n’a pas réussi, peut-être par la terre ?

Ils ont dit « Aka », on a dit « Zid ». Ils ont jeté une corde, qu’on a pris. Ils ont dit d’attacher, de tirer. Si on ne venait pas, ils allaient nous faire chavirer. Donc on a tiré, tiré. Ils nous ont fait monter dans leur bateau. C’était l’hiver, on avait froid. Ils ne nous ont pas pris pour nous mettre dans un endroit chaud. Ils nous ont laissés dans le bateau jusqu’au matin pour qu’on n’ait pas le courage de revenir. J’avais froid. J’ai été me coller là ou y avait le moteur qui faisait du chaud. Le matin, à 6 heures, ils nous ont donné du café. À 8 heures, on nous a emmenés à la police marocaine, qui m’a refoulé à Casablanca.

La deuxième fois, j’ai essayé de partir par la terre. À Cassiago. C’était encore pire. Très très pire physiquement. Mes amis et moi on avait conclu de partir. C’était toujours l’hiver. Ils m’ont dit : « T’as de l’argent ? » J’avais 40 dirhams. Ils ont dit : « 40 ? Non, t’y vas pas. » Il faut 500 dirhams minimum pour acheter à manger et rentrer dans la forêt… Comme j’étais chaud, j’ai quand même voulu y aller. La mer, ça n’a pas réussi, peut-être par la terre.

Pendant le confinement, ces traversées de la Méditerranée sont devenues encore plus dangereuses. Les opérations de secours ont en effet été suspendues pendant trois mois. Une vidéo Loopsider.

 

Eux, ils savaient qu’il faisait extrêmement froid parce que c’était l’hiver. Pour entrer dans la forêt, on est passés à côté du port. On est descendus du bus, la police nous a suivis, on a tous couru, ils ne nous ont pas suivis. Mais ils savaient qu’on était là. Les anciens connaissaient la route, ils nous ont guidés. On a rencontré des personnes dans la forêt qui cherchaient aussi où tout le monde se regroupait. On était proche, on entendait les voix dans la nuit, mais on ne trouvait pas. On s’est reposés dix minutes, tout le monde était fâché. On avait froid. Moi plus que tout le monde. Ils m’ont donné des tentes en plastique pour me couvrir. La tente avec laquelle on allait construire le bunker dans la forêt.

À 4 heures, ils nous ont réveillés pour aller sur la montagne

Quand on est arrivé au lieu de rassemblement, on étaient plus de 1800 migrants. Ils ont fait coucher tout le monde à terre, nous ont mis les mains dans le dos parce qu’on était nouveaux. T’es nouveau, tu dois contribuer, payer la taxe. Moi, j’ai pas payé. Tous mes amis ont payé leurs droits. Y avait un Sénégalais là-bas qui prenait les noms des gens. C’est rare de voir des Sénégalais dans la forêt. Je parle un peu le wolof. « Je n’ai pas d’argent », j’ai dit. Je n’étais pas habillé comme il faut. « Tu viens habillé comme ça ici ? » Il a compris que je ne savais pas comment ça se passait. Il m’a demandé d’aller chercher de l’eau. J’avais peur, c’était l’obscurité totale. En wolof, je lui ai dit que je ne trouvais pas. Il a vu que je ne connaissais vraiment pas, c’était un test pour voir que je ne connais vraiment pas. Il y a la loi là-bas aussi, on ne peut pas réussir sans la loi. On peut pas réussir boza sans la loi. Il y a une façon de fonctionner entre nous. Comme avec des soldats.

Ils m’ont dit d’aller me coucher. C’était la terre, sale. Comme j’étais fatigué, j’ai même pas calculé, je me suis couché. À 4 heures, ils ont réveillé tout le monde pour aller sur la montagne. Parce qu’il allait y avoir un contrôle de police jusqu’à 14 ou 15 heures dans la forêt. Chut, pas un bruit.

Après le contrôle, on est revenus. Je suis resté deux mois dans la forêt. Pour manger, ce n’était pas facile. On prenait de la semoule qu’on mettait dans un bidon dans lequel on mettait de l’eau ou du lait. Et dans la forêt, tu ne peux pas te laver. Un jour, il a plu, on s’est dit que c’était le signe pour nous qu’il fallait partir. Aller en Europe. On est partis en courant dans la forêt.

Face à la Méditerranée, je n’ai jamais perdu patience

Il y a des gens qui sont partis en avant pour montrer la route. Ils étaient sur tout le parcours, jusqu’à la dernière base pour se rassembler pour rentrer en Europe. À 300 mètres du grillage (de sept mètres de haut). À 300 mètres de Cassiago. On est restés là-bas. Ils nous ont dit : « Tous les bidons, on jette. » On était assis les uns derrière les autres, classés, dans la forêt. On est restés deux jours assis là. Le troisième jour, à 22 heures, il y en a certains qui sont partis voir comment passer.

300 soldats, ceux qui nous avaient montré la route. Ils disaient qu’on était leurs passagers. Sur le retour, ils sont tombés sur un autre groupe. Ils ont pensé que le groupe avait voulu trahir, partir seul. Au bout de quatre heures, tout le monde criait. La police a allumé les projecteurs. Il y a des caméras aussi dans la forêt. On savait que boza était raté. Je me suis dit que j’allais retourner à Tanger. Je ne voulais plus retourner dans la forêt.

Seize autres fois j’ai raté. Mais la dix-neuvième fois… c’était boza !!!! Dix-huit fois j’ai embarqué au bord du Zodiac pour rentrer en Europe, dix-sept fois j’ai été pris par la marine marocaine et dix-sept fois j’ai été refoulé. Je n’ai jamais perdu patience. Je me suis dit, à chaque fois, que ce n’était pas mon heure mais qu’elle viendrait. Les deux meilleurs guerriers dans le monde sont la patience et le temps.

À la Cour nationale du droit d’asile, Matthieu a assisté aux audiences de plusieurs demandeurs d’asile dont le statut de réfugié a été refusé. Il a été frappé par le peu de place laissée aux sentiments.

Par exemple, dans un match de foot, quand tu es mené, il ne faut pas te prendre la tête, il suffit juste de penser à égaliser et à gagner. C’est de la rage, pas de la haine. La rage c’est : le courage, la détermination. Alors que la haine ce n’est pas fair-play. C’est pas ce qui m’arrive qui est important. C’est la manière dont je réagis.

 

Fofana, 17 ans, en formation, Bayonne

Crédit photo Hans Lucas // © Seif Kousmate (Série photo : « À six mètres du rêves »)

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