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Emma R.24 novembre 2020

Confinée avec ma mère, sa dépression et mes séries

À ma mère, le confinement, ça ne lui a pas réussi. Alors comme je dois gérer sa dépression pour deux, j'essaie de m'évader comme je peux.

Par Emma R.24 novembre 2020

« J’en ai marre de ne rien faire…. J’en ai marre d’être enfermée, j’ai l’impression d’être en prison. Et Gérard ne répond pas quand je l’appelle. La prochaine fois qu’on se parle je lui dis ses quatre vérités. Il ne voulait même pas passer le confinement avec moi. Et puis j’en ai marre de ne pas pouvoir jouer au tennis. Je me fais chier. J’en ai marre de ce Covid de merde. »

Un midi où elle préparait le repas, je l’ai entendue pleurer au-dessus de ses casseroles. Au début, j’ai cru que c’était dans la série que je regardais, puis j’ai réalisé que Jessica Davis (13 Reasons Why) avait déjà séché ses larmes depuis longtemps. J’ai mis mon épisode sur pause et je suis allée dans la cuisine. Sur le ton le plus gentil que je puisse prendre, je lui ai demandé si ça allait. Oui oui, qu’elle m’a répondu en pleurant.

Pendant le confinement, se supporter H24

Ma mère est une personne excessivement maniaque, elle a des tendances claustrophobes et elle est souvent triste. C’est une personne qui s’occupe beaucoup l’esprit pour ne pas penser à ses problèmes, éviter la réalité, parce que, lorsqu’elle le fait, en général, ça finit en larmes. Ça fait des années qu’elle est comme ça, mais le confinement a été une épreuve pour elle.

J’ai passé ce fameux confinement avec ma mère, que je n’avais pas vu depuis plusieurs mois, et cette période a été extrêmement dure pour elle comme pour moi. Déjà parce qu’il a fallu se réhabituer à vivre l’une avec l’autre, mais aussi parce qu’il a fallu se supporter 24 heures sur 24 pendant presque trois mois.

Le confinement impacte directement notre santé mentale. Le magazine Néon a fait témoigner trois femmes sur les effets psychologiques de cet isolement.

 

 

J’ai vu ma mère souffrir. Souffrir de ne voir personne (et de devoir me supporter), souffrir de devoir être enfermée alors qu’elle aime tant profiter du dehors, de ne pas pouvoir pratiquer son sport favori, de ne pas pouvoir voir sa mère aussi souvent qu’elle le voudrait, de tourner en rond et de n’avoir envie de rien, souffrir de ses pensées. Son manque de connaissance numérique l’empêchait de travailler correctement, elle se sentait con. Et toute cette situation l’inquiétait encore davantage pour la vie en général.

« Maman ! On est en train de discuter, arrête d’éviter le sujet ! »

« Bon maman, le Covid ce n’est la faute de personne. C’est une situation bizarre pour tout le monde, mais il faut se dire que ça ne va pas durer. Tu devrais en profiter pour recommencer à lire. Les livres que je t’ai offerts il y a deux ans, tu ne les as toujours pas lus ? Bah c’est le moment, plutôt que de regarder ton téléphone et de voir les infos hyper déprimantes. Tu as dit que tu voulais faire plein de choses dans la maison, pourquoi tu ne fais rien ? Et puis Gérard, tu sais ce que j’en pense, on ne va pas en parler parce que sinon ça va m’énerver.

– Oh regarde, une mésange à la fenêtre ! 

– Putain maman ! On est en train de discuter, arrête d’éviter le sujet ! 

– Arrête de crier ! Je ne supporte pas quand on s’engueule ! 

– Mais ne le prends pas comme ça. Je ne voulais pas être méchante ! Mais j’en ai marre de te voir pleurer. Ressaisis-toi ! T’es une grande fille quand même ! Ce n’est pas en pleurant que la situation va changer ! 

– J’ai plus faim, je vais me coucher. »

Impossible de continuer à parler après ça.

Ce qu’on se sent con de ne pas pouvoir aider

Et moi, j’étais là, à la regarder pleurer sans pouvoir rien faire. J’étais inutile. À part l’engueuler à la manière de Bailey (Grey’s Anatomy) pour la booster et pour pas qu’elle se laisse aller, je ne pouvais rien faire. À part la serrer dans mes bras, comme Ella (Lucifer),  je ne servais à rien. Je ne pouvais rien pour elle, juste être là. Et bordel, ce qu’on se sent con dans des situations comme celles-là. Ça fait mal de voir l’autre souffrir et de ne pouvoir agir.

Le truc c’est que, quand on vit avec une personne dépressive, il ne faut pas se laisser embarquer dans la même boucle infernale de tristesse, de dénigrement de soi, de complaisance dans la paresse, de facilité à voir tout négatif. Il faut quelque chose de positif pour affronter la réalité. Pour aider la personne déprimée qui se sent mal et qui souffre, il faut d’abord aller bien soi-même. Moi, pour faire ça, j’essaie de bloquer ses sentiments négatifs, ses idées noires, ses pleurs et ses angoisses. Ça sonne égoïste dit comme ça, mais c’est primordial pour aider l’autre. Même si ça me brise le cœur de la voir pleurer, de l’entendre dire qu’elle ne veut pas continuer.

Marie est hypocondriaque. Alors depuis le début de la pandémie de la Covid-19, elle n’arrive plus à gérer ses angoisses. Grâce à des visites régulières avec une psychologue, elle apprend à les affronter et à vivre avec le virus.

Ce que je fais et qui m’a sûrement sauvée pendant le confinement, c’est que je m’échappe de la réalité le temps d’un épisode ou deux. Je pars dans un autre univers, celui des séries. Il me suffit de voir l’habileté de Meredith Grey pour me donner la force d’affronter et d’épauler ma mère. Voir quelques instants le p’tit cul de Tom Ellis (Lucifer) et mon sourire revient. Ou encore, apprécier le génie de David Fincher dans Mindhunter et j’attaque à nouveau. Je suis prête. Je suis là pour ma mère. Chacun son truc, moi c’est les séries, c’est sûrement puéril mais ça fait du bien. Et j’en ai besoin.

 

Emma, 20 ans, étudiante, Châtillon

Crédit photo Unsplash // CC Adrian Swancar

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