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Apolline I.7 novembre 2019

Consentement : dire « non » n’a pas suffi

Dans ma courte expérience hétérosexuelle, par trois fois mon consentement a été piétiné : d'abord un baiser forcé, puis une main baladeuse, et enfin... un viol !

Par Apolline I.7 novembre 2019

À 20 ans, j’ai réalisé que le consentement était devenu un poids qui reposait sur mes épaules. Malheureusement, cette prise de conscience ne s’est pas faite sans expérience.

À l’échelle de ma courte vie d’hétérosexuelle, j’ai vu défiler des « dates », des relation amicales, amoureuses et intimes avec la gente masculine. J’ai endossé la lourde pression que pouvait représenter un moment passé seule avec un homme dont les intentions n’étaient pas les miennes. C’est à ce stade-là que naît le problème du consentement. J’ai pu sentir à quel point il est parfois difficile de poser des limites qui ne soient pas sous-estimées et qui soient respectées.

Un baiser volé, c’est un baiser forcé

C’est arrivé avec ce baiser, que je ne voulais pas mais que j’ai eu de force. C’était un ami de longue date. Je l’avais vu seule pour prendre un verre dans Paris. On se fréquentait régulièrement dans ce cadre-là, mais cette fois-ci, il a décidé de m’embrasser avant que je parte. C’était très inattendu. Je me suis dégagée car je me suis sentie piégée et assez gênée, mais il m’a retenue et embrassée de nouveau comme pour me tenir tête. Je me suis vue contrainte d’attendre qu’il me laisse. Son regard montrait toute la confiance que son désir lui autorisait. On aurait dit qu’il préférait continuer plutôt que confronter son égo à mon refus. Il m’a envoyé un message le lendemain car il avait senti le malaise que son geste avait provoqué et s’est confondu en excuse. Je lui ai pardonné sa maladresse malgré qu’elle m’ait vraiment bouleversée.

L’aspect soudain et imprévisible de ce genre de situation inconfortable complique également ma capacité à l’appréhender et à l’éviter. À chacun de ces événements, il s’agissait d’un homme avec lequel j’étais amie depuis plusieurs années, ou bien l’ami d’amies dont je ne soupçonnais pas la disposition à m’infliger ça. Chacun d’entre eux est revenu me parler dans un délai plus ou moins long après l’incident. Je pense qu’ils avaient conscience de faire quelque chose de mal lorsque c’est arrivé. Bizarrement, j’ai senti chaque fois un fond de culpabilité, je me disais : « Tu n’aurais pas dû te retrouver dans cette situation », « Regarde ce que tu lui as laissé faire », « Qu’est ce qui ne va pas avec toi ? ».

Une main baladeuse, une emprise trompeuse

Mais c’est aussi arrivé à la terrasse de ce bar que je connais si bien. J’avais rencontré ce garçon en soirée par le biais d’amies qui étaient à l’internat avec lui. On s’était juste parlé et il m’avait recontactée par Messenger le lendemain. Il voulait qu’on se voie pour rediscuter de certains sujets et apprendre à se connaître. J’ai accepté par curiosité, mais je n’avais aucune intention particulière derrière ce « rendez-vous ». Même si j’avais conscience que ce type de rencontre pouvait contenir des « implicites », nous n’avions pas parlé avec ambiguïté donc je ne m’attendais à rien venant de lui dans la situation actuelle. Un soir de juin, il me repropose un verre. C’est là que je le retrouve dans ce fameux bar. Je me souviens que je portais une longue jupe noire et un crop-top à brides qui laissait apparaître une partie du bas de mon dos. Ce détail tout à fait anodin a eu son importance dans l’histoire. Après avoir discuté autour d’une table de façon banale, il a soudainement décidé de se rapprocher de moi. J’ai tenté de lui faire comprendre que je préférais garder mes distances en décalant ma chaise et en sortant ma monnaie pour payer et partir. Mais ça n’a pas suffi, il m’a ordonné de venir vers lui et sans que j’aie le temps de refuser, il avait collé sa main directement sur mes reins découverts. Je ne voyais pas son visage car mes yeux étaient rivés sur la table mais sa détermination était palpable. Je me suis sentie brutalement paralysée par la peur, mais j’ai réussi à lui dire que cela me mettait très mal à l’aise.

À ma surprise il n’a pas retiré sa main, il m’a juste répondu « Ah bon ? » avec amusement. Il a même glissé sa main sous mon haut à la hauteur de mon soutien-gorge. Il semblait apprécier ce qu’il faisait et son geste était accompagné d’une certaine force. Mon souffle s’est coupé, je n’arrivais plus à parler et ça n’a cessé que lorsque j’ai pris mon argent dans mes mains et qu’il s’est décidé à aller payer lui aussi. Il m’a suivie jusqu’à mon métro alors que j’avais clairement l’air de le fuir. Quand bien même j’avais accepté de boire un verre avec lui, je ne pensais pas qu’il se croirait permis de faire tout ça contre ma volonté. Il avait réellement empiété sur les limites que j’avais voulu lui poser, et j’ai ressenti un profond mal-être après cet incident. Je me sentais coupable de m’être retrouvée en danger. Il m’a envoyé un message le lendemain, mais il était très orgueilleux et ne voyait pas vraiment le problème de fond. Il a froidement mis fin à la discussion. Pourtant, il y avait bien quelque chose qui l’avait amené à me reparler de ça.

En 2018, deux réalisatrices ont réalisé un documentaire sur le consentement. Par le récit de ces femmes ayant subi des viols, le film met en lumière l’importance de l’éducation et les schémas de domination masculine toujours tenaces dans la société.

On croirait voir se dresser un échiquier dont le but de l’autre est de me faire céder, tandis que le mien est de fuir mais qu’il me manque un certain nombre de pions. Il n’y a plus que moi face à cet homme qui a déjà défini son projet et qui sera prêt à n’écouter que ses désirs pour y parvenir. Ainsi mes émotions et ma volonté sont dissoutes dans les siennes, car il lui paraît évident que je m’accorde à lui.

Du sexe sans consentement, ça s’appelle un viol

C’est encore arrivé et cette fois-ci, toutes les barrières que ma dignité, mes émotions et ma volonté avaient construites se sont brisées. J’ai été violée par un ami en qui j’avais confiance. On se connaissait depuis cinq ans et il était en couple. Je sortais de temps en temps avec lui et un de mes meilleurs amis. On formait un trio infernal, on avait toujours quelque chose à fêter ensemble et on refaisait le monde dans un canapé à 4h du mat. J’ai souvent eu des atomes crochus avec les groupes de garçons, car je suis la seule fille d’une famille de quatre enfants et j’apprécie la présence masculine. Mais un soir, tout a basculé.

Je les ai suivis à une soirée étudiante dans un bar parisien où l’ambiance était à son comble. Les choses ont pris un tournant bien plus sombre lorsque j’ai été droguée à mon insu. J’ai perdu conscience rapidement et ça a été le trou noir pendant plusieurs heures. Ma mémoire s’est faiblement remise en route lorsque je me suis retrouvée seule dans cette chambre inconnue, face à mon ami en caleçon qui m’a ordonné de me déshabiller et, comme je ne réagissais pas, l’a fait pour moi. J’étais déboussolée et je ne parvenais pas à retrouver ma lucidité. Mon instinct m’envoyait des ultimatums sans que je ne puisse rien faire. Je me souviens lui avoir dit que je me sentais très mal, que je voulais rentrer chez moi et que je ne retrouvais plus mon portable. Il n’a pas semblé considérer que mon état pouvait être une barrière à mon consentement. Tout était très flou, plusieurs bribes morcelées me reviennent mais j’ai eu un rapport sexuel avec lui cette nuit-là sans que je ne comprenne quoi que ce soit.

En 2018, l’IFOP a estimé que plus de 250 000 viols et tentatives de viols ont eu lieu. Dans 90 % des cas, les agresseurs étaient des proches. Dans le cas d’Ingrid, il s’agissait d’un membre de sa famille : « Il a failli me violer et j’ose pas en parler ».

Je ne voyais rien, j’entendais seulement le son de sa voix qui me donnait des directives. Mon corps a abandonné mon esprit, je me contentais d’obéir. Recroquevillée face au mur, je tentais de prendre le moins de place possible dans ce lit. J’ai dû attendre le lendemain pour m’en aller. Il m’a fait culpabiliser par rapport à sa copine et m’a dit que je n’aurais pas dû boire. Je n’ai rien dit, je n’ai pas même compris ce qu’il m’était arrivé. J’ai renvoyé à mon inconscient cet événement pendant des mois. J’ai remplacé les émotions de mon traumatisme par la culpabilité, le dégoût et la honte. Je me suis reprochée d’avoir fait ce qu’il me demandait, de ne pas avoir pu partir, de m’être retrouvée dans ce lit avec lui alors que je ne le voulais pas. Mais je me suis murée dans une version de l’histoire complètement fausse.

J’en suis sortie lorsqu’il m’a avoué ce qu’il m’avait fait car « ça le rongeait ». Pendant tout ce temps il avait conscience de ses actes et de ses répercussions sur moi. J’ai entendu de sa bouche « c’est un viol » mais aussi « je t’ai détestée car tu as réveillé en moi des pulsions dégueulasses » ou encore « ça pourrait te servir pour ta vie future à apprendre à te défendre ». L’histoire s’arrête là, mais j’en ai une copie qui tourne en boucle dans ma tête. Je me demande comment il a pu en arriver là et dépasser toutes ces limites.

Parce que la parole est libératrice

Mais qu’est-ce qui ne va pas avec leur attitude ? Pour avoir affronté bien des situations différentes, ce qui ne change pas, c’est toujours cette limite franchie sans mon accord, et cette sensation de cassure dans mon esprit que je ressens instantanément.

Après la prise de conscience, ce qui compte, c’est la réaction des proches avec qui on prend son courage à deux mains pour en parler. Parce que la parole est libératrice et qu’elle peut aider à, petit à petit, panser les plaies. C’est dans ces moments-là d’ailleurs qu’on voit ceux qui seront là quoi qu’il arrive et les autres, ceux qui vous laissent.

L’important après de tels traumatismes, c’est de se reconstruire. Mélissa nous avait écrit pour conseiller des femmes, des victimes et leurs proches. « Comment j’ai appris à revivre après mon viol »

Je ne veux plus jamais que mon consentement soit piétiné et en en parlant, je choisis de dénoncer ces actes. Aujourd’hui, je me pose réellement la question de l’avenir de mes relations avec les hommes. Je ne veux pas sombrer dans la rancœur, je voudrais au contraire continuer à les aimer, même s’il faut réapprendre et repartir à zéro. Je ne sais pas trop encore comment, mais je suppose qu’il faut du temps.

 

Apolline, 20 ans, étudiante, Sèvres

Crédit photo Flickr // CC Jeanne Menjoulet

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