Mathilde G.23 octobre 2017 3 mn

Etre fille de militaire, la galère ?

Les affiches de recrutement dans le métro, les reportages à la télé, les soldats de l’opération sentinelle dans la rue... L’armée française, on a l'impression de connaître. Mais c'est quoi la vie d’une famille de militaires ? Mathilde nous raconte.

Par Mathilde G.23 octobre 2017 3 mn

« Mais du coup, tu viens d’où ? »

Quimper, Naples, Tours, mais aussi Saint-Germain-en-Laye,  Bordeaux, Lille, Lambersart ou encore Levallois-Perret. Voilà d’où je viens, enfin je suppose.

« Oui, mais du coup, ton vrai chez-toi, il est où ? »

Cette question, c’est celle à laquelle je dois répondre à chaque nouveau déménagement, mais surtout celle dont j’aimerais connaître la réponse. Avec un papa et une maman tous deux militaires, ça fait beaucoup de mutations, de déménagements, et forcément, pas mal de dépaysement. On me fait souvent remarquer que ça doit être sympa de voir du pays, de se faire des potes partout en France parce qu’« au moins tu peux avoir plus de likes sur Facebook ». Certes, mais l’envers du décor est un peu moins drôle.

C’est toujours difficile de devoir tout recommencer à zéro : réussir à s’adapter, à dépasser le cafard du déménagement mais surtout, réussir à s’intégrer. Sociable ou pas, ce n’est jamais très simple de devoir se faire de nouveaux amis, en laissant les siens plusieurs centaines de kilomètres derrière soi. Et quand, enfin, tu commences à t’y faire, voire même à t’y plaire : rebelote, il faut faire les cartons.

Avoir des parents militaires n’implique pas de devoir faire son lit au carré tous les matins et d’avoir un entraînement sportif intense tous les dimanches.

Pour résumer, je reprendrais la citation de la poète américaine Muriel Rukeyser : « Le voyage est ma maison. » Je viens d’un peu partout, mais de nulle part à la fois, et c’est peut-être l’une des raisons pour lesquelles j’ai eu du mal à trouver qui j’étais vraiment, surtout durant l’adolescence. Comme beaucoup de jeunes, j’avais besoin de repères, notamment  géographiques, mais je n’en avais pas. C’était dur pour moi de savoir qui j’étais, alors même que je ne savais pas d’où je venais réellement.

Beaucoup trop d’a priori sur les militaires !

« Deux parents militaires, tu mords la poussière ? »

Ah, ce fameux stéréotype ! Demandez à un enfant de militaire si on lui a déjà posé cette question, et je suis prête à parier qu’il répondra par l’affirmative.

Désolée de vous décevoir, mais avoir des parents militaires n’implique pas de devoir faire son lit au carré tous les matins, d’avoir un entraînement sportif intense tous les dimanches, ni même que la fratrie se range par ordre de taille pour aller dire bonne nuit aux parents. On n’est pas dans La Mélodie du Bonheur.

Il y a chez certaines personnes, pas toutes heureusement, l’idée qu’en devenant militaire, on fait obligatoirement le mal. Choisir de s’engager dans l’armée, c’est vouloir la paix et essayer de la protéger.

Le nombre de fois où l’on m’a demandé si, parce que fille de militaires, j’avais une famille catho-tradi qui vote à droite, est assez impressionnant. Et pourtant, il y a des familles de militaires athées qui peuvent être plutôt de gauche, oui oui !

Mais ce qui m’affecte le plus, c’est lorsqu’on me demande si ça ne me fait rien de savoir que mes parents aiment faire la guerre.

Quand j’étais en classe de cinquième à Lille, mes parents m’avaient fait la surprise de venir me chercher à la sortie des cours un vendredi soir. Ils m’attendaient avec les autres parents d’élèves devant la grille. Ils sortaient directement du travail et étaient donc tous les deux en treillis. Avec mes camarades on sortait d’un cours sur la Seconde Guerre mondiale et ses conséquences en pertes humaines. Certains camarades regardaient mes parents d’un œil mauvais, et les voyants chuchoter avec leurs propres parents, j’avais l’impression que ces derniers aussi nous jugeaient…

Je me demandais pourquoi ils regardaient mes parents comme des meurtriers. Je voulais vraiment disparaître sous terre pour ne plus les sentir nous observer. Peut-être que j’étais aussi un peu parano… Toujours est-il que le lendemain à l’école, la moitié de la classe m’a demandé si mes parents avaient déjà tué quelqu’un, s’ils aimaient ça, s’ils se croyaient dans un jeu vidéo…

J’ai essayé de leur expliquer que mes parents n’étaient pas des assoiffés de guerre, et que ma Maman fondait en larmes, rien qu’en voyant un chat blessé au coin de la rue (même si elle n’a jamais accepté qu’on garde ledit chat avec nous à la maison une fois guéri…).

Mais le soir, quand je suis rentrée à la maison, j’ai eu besoin d’aller voir mes parents pour leur demander s’ils avaient déjà tué quelqu’un comme le soupçonnaient mes camarades. Ce à quoi ils m’ont répondu par la négative en m’expliquant qu’il ne fallait pas croire qu’en étant militaire, on passait forcément par cette douloureuse épreuve.

Alors oui, mes camarades étaient jeunes, moi de même, mais encore aujourd’hui, je remarque qu’il y a chez certaines personnes, pas toutes heureusement, l’idée qu’en devenant militaire, on fait obligatoirement le mal. Choisir de s’engager dans l’armée, c’est, à la base, vouloir la paix et essayer de la protéger. Alors peut-être que je ne suis pas très objective, mais je n’idéalise pas non plus le métier de mes parents. Bien-sûr, j’ai bien conscience que ce n’est pas le métier parfait, qui n’a fait, ni ne fera que le bien dans le monde : il y a eu des dérives, et il y en aura encore.

Il y a chez certaines personnes, pas toutes heureusement, l’idée qu’en devenant militaire, on fait obligatoirement le mal. Bien-sûr, ce n’est pas le métier parfait, qui n’a fait ni ne fera que le bien dans le monde. Mais choisir de s’engager dans l’armée, c’est vouloir la paix et essayer de la protéger. Chacun a le droit d’avoir son opinion sur le sujet, et je ne me permettrais pas de forcer quiconque à me croire, mais j’aimerais simplement que certaines personnes essaient de dépasser leur a priori.

En voici un autre : « Ta maman est militaire, elle reste dans les bureaux je suppose ? »

Un conseil, si vous croisez un jour ma mère, ne lui dites jamais ça.

Aujourd’hui, il y a 15,5 %  de femmes militaires dans l’armée française, et ce nombre ne cesse de progresser. Même si elles sont moins nombreuses, les femmes participent, par exemple, au même titre que les hommes aux opérations extérieures (OPEX), qui consistent à être envoyé pour plusieurs mois en mission dans d’autres pays du monde. Et les femmes ont accès à tous les niveaux de grade. Il y a des femmes Générales. Si si, promis !

Les OPEX consistent à être envoyé pour plusieurs mois, généralement six ou plus, en mission dans d’autres pays du monde. Certes ma Maman est moins partie en OPEX que mon père, mais qu’est-ce que j’étais fière de dire à mes amis, quand j’étais plus jeune, qu’elle était en mission dans le monde !

Tellement fière que parfois j’exagérais même un peu trop… Comme cette fois en CM1 où j’ai fait croire à mes amis que ma mère était en mission secrète pour sauver la princesse du Liban. Oui bon, ne me jugez pas, ça me semblait plausible et stylé à l’époque, et ça m’a permis d’être élue déléguée de classe ok ?

Je voulais montrer à tout le monde qu’une femme pouvait être aussi utile et forte qu’un homme. J’ai toujours admiré ma Maman. Elle a été la première femme à faire Saint-Cyr, elle s’est battue pour s’imposer dans ce milieu purement masculin.

C’est devenu un vrai modèle. Comme elle,  j’aimerais savoir ce que je veux vraiment faire de ma vie, pouvoir me battre jusqu’au bout pour défendre mes convictions et mes projets.

Fille de militaires, il y a des avantages !

Malgré certains côtés difficiles, je suis fière du métier de mes parents. D’autant plus qu’il y a de nombreux avantages : quand est enfant de militaires, cela implique souvent de voir l’un de ses deux parents partir en OPEX. Alors oui, il y a évidemment l’angoisse de le savoir loin de nous, et sujet aux dangers de la mission. Mais cela a permis à ma famille d’instaurer un climat chaleureux à la maison, il fallait se rassurer, se dire que tout irait bien, s’aider dans les moments de baisse de moral.

Une fois, alors que je stressais encore devant les informations à la télé, morte de peur d’entendre un autre décès de militaires lors d’une opération extérieure, ma grande sœur est venue me rejoindre en disant : « tu sais Mathilde, Papa reviendra forcément à la maison, rien que pour venir recoudre la tête de ton Doudou Mouton qui est tombée hier».

Du haut de ces douze ans, ma grande sœur avait trouvé ce qu’elle pouvait pour me rassurer, même si on savait toutes les deux que ce n’était pas aussi simple. Mais je voulais y croire. Si ma grande sœur l’affirmait, c’est que mon Père rentrerait d’OPEX, il le devait, ne serait-ce que pour recoudre la tête de mon Doudou. C’était ce dont j’avais besoin: que quelqu’un me remonte le moral. Et ce quelqu’un a toujours été ma famille.

Je pense que c’est ce qui fait qu’aujourd’hui, j’ai la chance d’avoir une famille très unie, sur laquelle je suis sûre de pouvoir toujours compter. Une sorte de pilier rassurant sur lequel m’appuyer quand tout se chamboule autour de moi.

Mais ce n’est pas tout, il y a d’autres avantages encore plus stylés ! Si jamais tu traînes une lourde honte une année, tu peux lui dire « bye-bye » tranquillement au moment de déménager. Par exemple un jour, je me suis étalée de tout mon long au lycée, avec mon plateau de cantine, devant le gars dont j’étais accessoirement secrètement amoureuse. Dramatique n’est-ce pas ? Heureusement le déménagement était prévu pour la semaine qui suivait cette tragédie, et j’ai ainsi pu retrouver une réputation potable dans mon nouvel environnement scolaire.

Autre avantage sympa : grâce à mes nombreux déménagements, je suis capable de faire pas mal d’accents de différentes régions de France. Désolée les Bordelais, vous n’avez en revanche pas réussi à me convaincre de dire « chocolatine » au lieu de « pain au chocolat ». Avantage inutile, certes, que j’espère tout de même pouvoir caser sur mon CV un jour !

Mais en réalité, peu importe le nombre d’inconvénients ou d’avantages stylés, il restera toujours un dilemme énorme quand on déménage souvent : celui de savoir pour quelle équipe de foot on est. Maintenant que j’habite à Paris, on essaie de me convaincre de supporter le PSG, mais le LOSC est toujours devant… oups…

 

Mathilde G., 20 ans, étudiante, Nanterre 

Crédit photo Nord-Ouest Films / Tiberius Film Les Combattants

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