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Océane26 juillet 2019

Harcelée, j’échappe à la réalité en m’imaginant d’autres mondes

C’est la boule au ventre que je vais au lycée. Harcelée, je préfère me mettre à l’écart et m’inventer des mondes imaginaires.

Par Océane26 juillet 2019

Je m’avance vers le portail. C’est toujours à cet instant que ma respiration accélère, que mes membres vrillent, que je suis partagée entre deux voix dans ma tête. L’une me dit que tout ira bien, l’autre me répète que chaque jour sera plus traumatisant. J’ouvre le portail, je monte la longue pente, plutôt une descente aux Enfers. Je grimpe les étages, et c’est à cet instant que mon cœur s’arrête, que ma respiration se coupe. Mon angoisse fait le tour complet de mon corps, elle refait ce perpétuel trajet tous les jours, juste à cet instant : quand j’aperçois ma classe.

Le reste du monde disparaît, il me laisse seul avec les élèves tels des démons, des harpies, je n’entends plus que leurs voix, leurs cris, leurs rires. Je prends mon courage à deux mains, j’inspire, l’air ne passe toujours pas, ma vision se trouble, je pourrais défaillir. Je fais un premier pas, seuls quelques centimètres me séparent d’eux. J’expire l’air inexistant. Les premiers rires moqueurs résonnent. La tête droite, je tente de les ignorer, mais leurs regards sont tellement lourds que je n’ai pas besoin de les observer pour savoir qu’ils me sont destinés. Je peux les ressentir.

Je plaque mon dos contre un mur, je veille à marquer une distance entre eux et moi, je lance un regard oblique aux plus populaires. Ils sont un peu comme les grands méchants dans les films et le reste de la classe sont leurs acolytes ; Voldemort et les Mangemorts, Sauron et les orques, Skynet et les Terminators.

Gloussements, moqueries et incompréhension

Je les entends prononcer mon nom, suivi de gloussements. Elles m’imitent en train de chanter, de répondre à une simple question de français ou d’anglais. « J’sais qu’en français faut répondre des trucs perchés, lance l’une d’entre elles, mais là faut qu’elle consulte. » « Je sais qu’elle est bilingue, mais j’veux dire, l’anglais, c’est la langue la plus parlée dans le monde, alors c’est pas compliqué. »

#NightOut c’est un court métrage réalisé par un de nos journalistes pour le Nikon Festival. Une photo postée sur les réseaux qui a de lourdes conséquences pour son héroïne, harcelée.

Je sens mon cœur se serrer, je me force à détourner le regard. Je distingue les voix de mes amies parmi les autres. Elles discutent entre elles, du genre : « Hier, j’ai rien mangé de la journée, j’avais un ventre super plat, c’était génial ! » Ou bien : « Je voudrais être anorexique, comme ça je serais plus grosse. » Ces phrases, c’est comme une claque en pleine figure pour me rappeler la tristesse de la réalité. Quand je leur dis qu’elles sont parfaites, qu’elles n’ont rien à changer, que je les aime comme elles sont, elles me lancent toujours le même regard accusateur et me disent que je ne comprends pas. Comme si je ne me sentais pas aussi mal dans mon corps qu’elles. Elles pensent que parce que mon corps est différent du leur, je ne peux pas savoir ce qu’elles ressentent.

Les gens me disent de sortir de mes mondes imaginaires

Alors je reste muette. Je laisse retomber ma tête contre le mur, je contemple le plafond pendant quelques secondes, je ferme les yeux et me laisse tomber dans mon petit univers utopique, un air d’Imagine Dragons ou de Billie Eillish. Je n’aime pas imaginer un petit univers parfait car toute réalité est entachée de pénombre. Ma peur n’est plus qu’un mirage, elle a laissé place à la joie de voir mes meilleurs amis, je passe le portail du lycée le sourire aux lèvres. Je me dirige vers ma classe, je me plante devant mon meilleur ami qui me lance un de nos délires. Mes amis sont réels, je ne suis pas du genre à m’en inventer, mais je comprends ceux qui le font.

Elle aussi harcelée, Youmna lutte au lycée contre toutes les discriminations dont elle a été victime quand elle était plus jeune. Grâce à un compte Instagram !

Je rédige la suite de mon bouquin dans mes pensées. J’écris des livres depuis que j’ai 9 ans, j’imagine les traits du prochain portrait que je dessinerai, la prochaine chanson que je reprendrai. Les gens me disent de sortir de mes mondes imaginaires et de rester dans la réalité, mais c’est ce qui me permet de surmonter l’horreur du quotidien. Soudain, une force extraordinaire me saisit par le col et m’entraîne brutalement dans la réalité ; un cri. Je me redresse en sursaut, les yeux écarquillés, j’halète, mon cœur a bondi dans ma poitrine, une de mes amies est dressée devant moi, elle me dévisage d’un air accusateur. « Reviens sur Terre, m’ordonne-t-elle, c’est ça la réalité. »

 

Océane, 15 ans, lycéenne, Rambouillet

Crédit photo Unsplash // CC Max Felner

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2 réactions

  1. C’est tellement triste ! Ce que vit Océane est atroce, ç me fait beaucoup de peine. Mais elle a l’air d’être une personne géniale, , créative, résiliente, il ne faut pas qu’elle laisse les autres lui faire penser le contraire.

  2. Salut Océane ! Je ne sais pas si tu passeras par là mais sache que :
    1) ton histoire est bouleversante et tellement bien écrite ! L’agencement de tes mots, les images, tes expressions ; juste whaouh ! Bravo à toi, tu as un talent pour l’écriture et ça se lit !
    2) Ton histoire est bouleversante et on ressent à travers tes mots ta force, ton désir d’avancer malgré les moqueries et le harcèlement. Courage à toi, accroche toi, préserve et cultive ta créativité mais surtout, aime-toi. Tu es ce que tu souhaites être, les autres ne te définissent pas.
    3) La réalité c’est ce que tu fait d’elle. Les mondes que tu crées sont selon moi pas plus imaginaires que ce que tu vis au quotidien. Ce sont tes désirs, tes passions et tes envies que tu projettes, et pour moi, y a pas plus réel que ça.