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Mamadou F.7 décembre 2019

Mineur isolé : huit mois à la rue, toujours sans foyer

Arrivé en France il y a un an, je suis toujours dans l'attente d'un foyer et d'être reconnu mineur isolé. Bientôt 18 ans, je suis fatigué de vivre dehors.

Par Mamadou F.7 décembre 2019

Je suis dehors depuis mars 2019. Ça fait cinq jours que je vis dans une caravane, à Porte Dorée. Ici, il n’y a pas de vols. Dans cinq jours, je devrai partir, je ne sais pas où, à Porte d’Aubervilliers encore. Mais comme les autres fois, on va me voler. Quand tu déménages tout le temps, t’es tout le temps en galère. Ici, en France, on est rien. Je ne peux compter que sur des associations comme Utopia 56 et Les Midis du MIE.

Je suis arrivé en décembre 2018. Je viens du Mali. Pendant deux, trois semaines, j’ai dormi à côté d’un pont. Puis la police est venue ramasser tout le monde. Le car est parti pour aller porte d’Aubervilliers. Il y a le foyer Adoma là-bas. Je suis arrivé au foyer avec mon extrait de naissance. Après deux mois, j’ai reçu un courrier qui m’a dit « tu ne restes pas là » : les mineurs ne peuvent pas rester dans les foyers de majeurs. Je ne sais pas d’où venait ce courrier.

J’ai rencontré un Monsieur Porte d’Aubervilliers, dans la rue. Il m’a dit que je pouvais le rencontrer, qu’il aidait les mineurs. Il m’a appelé pour venir chez lui, pour regarder mon dossier, pour regarder un endroit où dormir, mais il a pas encore trouvé. Il m’a accompagné jusqu’à Rosa Parks pour me montrer Utopia, pour m’aider à trouver un endroit où dormir. Et Utopia m’a donné la tente ; ils donnent les tentes aux mineurs.

De Rosa Parks à Porte d’Aubervilliers, puis Porte Dorée…

Ils m’ont installé derrière leur local, vers Porte d’Aubervilliers, à côté de Rosa Parks. Il y avait beaucoup de personnes mineures. Comme il y avait pas beaucoup de majeurs, il y avait pas de bruit, pas de problèmes, on était tranquilles. Je laissais mon sac et on me le volait pas. On pouvait demander beaucoup de choses à Utopia, quand je voulais du shampooing, des chaussures, de l’habillement… on me donnait.

Mineur isolé étranger, Traoré est lui aussi à la rue depuis plusieurs mois. Et vivre dehors, c’est avoir des journées bien remplies : « À la rue, j’ai pas le temps de souffler ».

La police y a pris mes affaires trois fois. La première fois, la police a pris ma tente ; dedans, il y avait mon téléphone et le coran. Trois semaines après, elle est venue pour les prendre encore. À chaque fois, j’étais chez MSF pour les papiers. À chaque fois, Utopia m’a donné une nouvelle tente. J’ai dormi avec quelqu’un d’autre en attendant d’autres tentes, parce qu’il y en avait pas beaucoup. Le téléphone avec la SIM et la carte de recharge, j’ai demandé à une dame qui travaillait aux Midis du MIE. Les Midis du MIE, ils m’ont aussi donné le pantalon avec un manteau. À Utopia, on m’a donné un pantalon avec le bonnet, des chaussures. La troisième fois que la police est venue, c’était pour le changement de camp, et j’étais là. Ça faisait trois mois qu’on était là. Elle est venue pour retirer toutes les tentes, avec les travaux qui arrivaient. On était beaucoup, je sais pas combien de personnes. Mais moins qu’à Porte d’Aubervilliers.

On est partis s’installer deux semaines à Aubervilliers, mais il y avait trop de différences avec avant. Ça n’allait plus du tout. On m’y a volé mon téléphone trois fois. Là-bas, tout le monde c’est des majeurs. On trouvait pas de place. Il y avait un petit coin, tout le monde pissait là-bas, on nous a dit que si on s’y installait, ils iraient quand même, et tout le monde la nuit est venu pour pisser là où on dormait. On avait pas de place pour mettre nos sacs, on les portait tous les jours, on était fatigués.

Du coup, on a dormi à Porte Dorée. C’est Agathe des Midis du MIE qui nous a amenés là-bas. Parce qu’en allant la voir pour manger, on lui a expliqué qu’à Aubervilliers, on était pas bien. C’est mieux, mais c’est loin d’Utopia : une heure avec le métro. Tu prends la ligne 8, après tu changes, tu prends la ligne 5, et après t’es arrivé. Depuis que j’y suis, j’ai plié ma tente pour la donner à Utopia. Quand je quitterai Porte Dorée, j’irai voir Utopia pour récupérer la tente. Mais en retournant à Aubervilliers, ils vont voler encore et encore…

Si tu n’es pas reconnu mineur isolé, tu attends, tu es dehors

Je sais pas comment trouver un foyer. Depuis que je suis arrivé, Utopia m’a pas parlé de foyer. Ils m’ont dit d’aller à MSF. C’est une association pour aider les mineurs : il y a des médecins et c’est pour s’occuper de tes papiers. C’est elle qui m’a donné la convocation du juge pour le test des os. Mais après le rendez-vous il y a quatre mois, on m’a pas donné de foyer. Quand j’ai dit à MSF que j’étais avec Utopia, ils m’ont dit que j’étais bien là avec eux. Mais ceux avec qui je suis arrivé à MSF, c’était tous des mineurs aussi, et ils ont eu un foyer… Sauf moi qui suis avec Utopia. MSF, ils m’ont même pas appelé un jour pour savoir si ça va. Toutes les autres assos, même si elles me donnent pas de foyer, elles me demandent des nouvelles. À Utopia, ils m’envoient des messages deux fois, trois fois par semaine pour savoir si ça va, si j’ai des problèmes. MSF, ils s’occupent de ton document et c’est tout : est-ce qu’il va bien ? Est-ce qu’il est mort de froid hier ? Ils ne savent pas. Le rendez-vous pour le document est passé, c’est tout. Ça fait deux fois que je vais à MSF, et ils m’ont dit de sortir parce que j’avais pas de rendez-vous. On peut même pas rester là-bas pour s’asseoir.

Ce 21 mars dernier, le Conseil constitutionnel a validé l’utilisation des tests osseux auprès des mineurs isolés étrangers. Malgré les contestations des associations, qui mettaient pourtant en question leur fiabilité. RFI avait soulevé les raisons de cette défiance  : « Migrants : les tests osseux pour évaluer l’âge devant le Conseil constitutionnel » 

Si tu n’es pas reconnu mineur, tu attends, tu es dehors. Je resterai là jusqu’à la réponse du juge. J’ai fait le test des os lundi 4 novembre et MSF m’a dit : « Il faut que t’attendes deux, trois mois. » Une autre fois, ils m’ont dit un mois. Mais ça fait un an que je suis là déjà. On perd beaucoup de temps, on a pas d’école, on fait rien. On va aux rendez-vous seulement, aller à manger… Je suis fatigué de tout ça. Si je suis reconnu, je resterai avec Utopia et l’association les Midis du MIE : s’ils me proposent un foyer, j’irai. Je suis là depuis mes 16 ans. J’ai 17 ans : c’est fini maintenant parce qu’en janvier, j’ai 18 ans… Si on me donne la réponse quand j’aurai 18 ans, je ne sais pas ce qu’ils vont me dire, ce qui va se passer.

 

Mamadou, 17 ans, Paris

Crédit photo Hans Lucas // © Mathieu Menard

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