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Chloé T.23 mars 2020

Quand on me demande, je ne peux pas répondre chômage

Je suis au chômage et j'ai honte d'en parler. Sans emploi, c'est difficile d'assumer le regard de ma famille, de mon mec, de mes proches.

Par Chloé T.23 mars 2020

« Et toi Chloé, tu fais quoi en ce moment ? »

Mais comment j’ai fait pour ne pas la voir venir cette question ?! D’habitude, je m’en sors très bien en allant fumer juste avant qu’on m’interpelle… Mais là, obligée de répondre, de sentir mon cœur s’emballer, mes mains devenir moites et chercher du regard une issue de secours. 

« Et bien maintenant je suis toujours au chômage en fait. Mais tu sais, j’ai beaucoup de chance d’avoir rencontré la mission locale. 

Ah tu connais pas ? C’est une association qui aide des jeunes comme moi à trouver leur voie. Elle aide à la recherche d’un emploi, d’un logement ou à passer son permis ; et tu peux même rencontrer un psychologue gratuitement. 

En ce moment, j’ai une idée de formation dans le secrétariat. Mais il faut que je trouve un stage pour que Pôle emploi soit d’accord de me financer ce projet. J’ai contacté plusieurs entreprises, j’attends leur retour. »

Voilà ce que j’aurais dû dire à mes amies ce soir-là. Au lieu de ça, j’ai bêtement souri tout en essayant de bredouiller quelque chose.

« Dans le secrétariat ?! Mais ça te plaît d’être gratte-papier ?! »

Au même moment, j’ai senti les vibrations de mon téléphone dans ma poche et je me suis empressée de le regarder. Maman s’affichait en grand sur l’écran, vite vite j’ai décroché sans même me soucier des autres.

Dimanche prochain, on fêtera l’anniversaire de mon frère. Il y aura aussi mes grands-parents et ma tante.

Ça faisait longtemps que je ne les avais pas vus, ça me faisait plaisir rien que d’y penser. Au moins, on me parlera d’autre chose. Enfin, c’est ce que je croyais… 

« Dans le secrétariat ?! Mais ça te plaît d’être gratte-papier ? En plus, t’auras un salaire qui volera pas haut et tu vas travailler toute ta vie pour un patron plus con qu’un balai. » 

Ça m’a déprimé d’entendre ce genre de discours de la part de ma mère, d’autant plus qu’elle travaille là-dedans… J’étais contente d’avoir enfin une idée à suivre et qui me pousse à me lever le matin. 

À chaque fois c’est pareil, quand on me parle de travail je me sens mal et dois faire beaucoup d’efforts pour pas me mettre à pleurer, comme ça, devant tout le monde.

Je finis par prétexter que j’ai la grippe

Ils ne s’imaginent pas à quel point je vis mal d’être au chômage. Non, je ne glande pas sur Netflix toute la journée à regarder toutes les séries qui existent. Après m’être forcée – oui parce que parfois j’ai plus du tout confiance en moi – à postuler à au moins une offre d’emploi, il me reste beaucoup de temps libre pour cogiter.

Et ça… ça c’est le pire. Tu peines à t’endormir le soir parce que tu t’es pas beaucoup dépensée dans la journée. 3h du matin et toujours cette boule au ventre avec en prime une belle appréhension de fermer les yeux parce que demain il va falloir recommencer.

Le rapport 2018 de l’association Solidarités nouvelles face au chômage (SNC) dresse un état des lieux de l’impact du chômage sur la santé des chercheurs d’emploi. Entre usure psychique et physique, il s’agit d’un problème de santé publique largement sous-estimé. Un reportage France Culture.

Le temps passe et je constate que mes efforts sont vains : personne ne s’est donné la peine de répondre à mes candidatures. Alors au bout d’un moment, je finis par prétexter que j’ai la grippe, un contretemps de dernière minute et je ne sors plus de chez moi. 

De toute façon, sortir pour quoi faire ? Réaliser un nouveau numéro d’équilibriste et parvenir avec brio à éviter la chute ? M’épuiser à faire semblant de te sourire pour que tu ne me poses pas trop de questions ?

J’ai peur du regard des autres, peur de ce qu’ils vont penser si je leur dis la vérité sur mon quotidien. Alors c’est tout vu, rester chez moi c’est bien plus facile. 

Du chômage, j’essaie d’en sortir la tête haute

Ce soir, mon copain veut qu’on aille au cinéma voir le Joker, il me rassure en me disant que ça me fera beaucoup de bien de sortir un peu…

Sur le chemin, il me raconte que le lendemain au boulot ils fêteront l’anniversaire d’un collègue et que chacun amènera quelque chose à grignoter, façon auberge espagnole. En plus, ils sont sur un projet hyper intéressant en ce moment, mais je l’écoute déjà d’une oreille distraite. La chance qu’il a d’aller au travail… 

En général, je m’intéresse au récit de ses journées, je lui pose des questions, j’arrive à lui répondre. Mais là je n’ai pas le cœur, et je me rends compte que je suis jalouse parce que demain il sera bien occupé. Heureusement, et c’est aussi pour ça que je l’aime beaucoup, il se rend compte que je suis gênée et change discrètement de sujet tout en me serrant la main un peu plus fort. Ce geste me rassure, il me soutient.

Maggie est en recherche d’emploi depuis un an et six mois. Noire et en surpoids, elle peine à trouver un travail…

Souvent, dans la journée, j’ai tendance à me dévaloriser énormément et à culpabiliser d’être dans cette situation. Je me demande même si au regard de la société j’existe ? Si d’autres pensent à moi ? Je me sens seule…

Et bien oui ! Oui j’existe, oui je veux que tu saches que derrière ces lignes se trouve une fille de 25 ans qui se bat chaque jour pour sortir la tête haute de cet enfer qu’est le chômage, quand psychologiquement c’est déjà le bordel.

 

Chloé, 25 ans, volontaire en service civique, Toulouse

Crédit photo Unsplash // CC Anthony Tran

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2 réactions

  1. J’aurais tellement pu écrire cet article… Bonne continuation et en espérant que tu puisses trouver un travail qui te permet de t’épanouir et un travail qui te rendra fière et heureuse de te lever chaque matin !

  2. Moi aussi j’aurais pu écrire cet article, et j’ai envie de te le dire.
    Tu n’en sortiras que plus forte, tout ce temps passé à cogiter t’apprendra beaucoup sur toi.
    Bon courage pour la suite, n’oublie pas de profiter malgré la difficulté de ce que tu traverses.
    Bravo pour cet article !