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Assane H.29 janvier 2021

Ma punition : 11 mois au bled

Mes parents m'ont envoyé au Sénégal pour me donner une leçon. Plusieurs mois difficiles qui m'ont ouvert les yeux sur le bled et sur moi.

Par Assane H.29 janvier 2021

C’était la bêtise de trop. Mes parents m’avaient déjà menacé plusieurs fois de me renvoyer au bled, au Sénégal. Ils me le disaient dans leur langue, en soninké. Je ne comprends que quelques mots, mais je savais qu’ils me disaient, en gros, qu’à la prochaine connerie, ils me renverraient au bled, en Afrique.

Moi, je ne connais rien du Sénégal. J’ai juste de la famille qui habite là-bas : le père de ma mère, sa femme et ses enfants (donc mes oncles et tantes) qui vivent à Dakar. Je connaissais seulement mon grand-père venu vivre en France en 2013 dans notre appartement dans le douzième arrondissement de Paris. C’était la première fois que je le rencontrais, j’avais 8 ans. Je me souviens juste qu’il était vieux et qu’il parlait français, mais on n’avait pas beaucoup discuté. Il était resté quelques mois quand même. Il ressemblait à ma mère un peu, mais j’avais l’impression qu’on ne partageait pas grand-chose. À ce moment-là, je ne me doutais pas que j’allais passer un an de ma vie avec lui.

Le jour où, en février 2017, mon père a pris mon billet direction Dakar, j’ai compris que ce n’était pas une blague, que ce n’était plus juste une menace. J’ai trop cogité dans ma tête. Je réfléchissais à mon futur. Je me disais que c’était mort, je n’allais pas pouvoir y échapper. J’allais en Afrique, c’était bizarre, je ne voulais pas. J’voulais rester en France, avec mes parents, dans mon quartier, avec mes potes.

Je n’avais aucun repère, c’était grand, y avait du sable par terre

Le jour du départ, c’était la première fois que je voyais des nuages de si près. Quand je suis arrivé à l’aéroport de Dakar après six heures de vol, que j’ai passé à dormir et à regarder des films, j’étais en panique. Un chauffeur est venu me chercher avec mon grand-père et m’a emmené à la maison. Ils me demandaient si j’étais content. Mais non, je n’étais pas content d’être là. On a roulé quelques minutes, je ne savais pas que j’allais rester dans la capitale, je pensais qu’ils habitaient dans un village perdu.

Les enfants de mes oncles m’ont fait découvrir la maison. C’était une belle villa de trois étages avec une terrasse sur le toit. Y avait mon grand-père, mes oncles, leurs femmes et leurs enfants. En tout, on était dix à vivre dans la maison. J’avais une chambre que pour moi et c’était plus grand que là où je vis. Dans ma chambre, y avait une douche, des moustiquaires, et des placards. Elle était pas mal mais, quand je sortais, j’étais perdu.

Dans son dernier projet intitulé « Nos daron.ne.s », l’association Ghett’up raconte l’immigration à travers un prisme intergénérationnel. Enfants et parents se retrouvent face à face et se racontent : entre émotions, transmission et reconnaissance des identités multiples.

 

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Je ne connaissais pas la ville, le quartier dans lequel j’habitais, je n’avais aucun repère, c’était grand, y avait du sable par terre, y avait des gens tellement pauvres qu’ils marchaient sans chaussures, des orphelins dans la rue, beaucoup de circulation, et même des chars avec des chevaux. Les trottoirs aussi étaient bizarres, y avait presque pas de passages piétons et quand tu veux traverser, les voitures elles ne s’arrêtent pas. En plus, je ne connaissais personne, alors que dans mon quartier, j’avais l’habitude de voir les mêmes visages tous les jours. J’avais la rage d’être là. J’étais en colère. Au début, je ne parlais à personne, je restais sur mon téléphone à discuter avec mes potes ou mes frères et sœurs sur Snap ou Whatsapp.

Ils disaient que j’étais un fils de Blancs

Au début, je croyais que j’étais en vacances : y avait du soleil tous les jours, et puis j’avais mon billet de retour, je devais revenir en août, un mois avant l’école. Je ne pensais qu’à ça, mon billet de retour ! En tout, je devais rester six mois, un peu comme des grandes vacances… Mais en fait, non ! Un mois après mon arrivée, en mars, mon grand-père m’a mis à l’école parce que mon père lui avait dit. Il fallait y aller en taxi tous les matins et, là-bas, je devais mettre un ensemble bleu avec chemise et pantalon (les filles, elles, étaient en rose). Là-bas, toutes les écoles ont une tenue. Ça me saoulait ça, je n’aimais pas.

Dans ma classe, en cinquième, les gens n’étaient pas comme ici, ils ne parlaient pas très bien français. Et quand ils apprenaient que je venais de France, ils disaient que j’étais un fils de Blancs et que je n’étais pas comme eux, alors que j’étais noir, comme eux ! Petit à petit, mon cousin m’a présenté les potes de son quartier. Ils pensaient que j’avais de l’argent parce que je venais de Paris. Au début, je ne les comprenais pas trop.  Je ne savais pas dire un seul mot en wolof. À force de les écouter et de traîner avec eux, j’ai appris leur langue. C’est venu un peu tout seul. J’ai fini par m’intégrer, mais sans jamais vraiment faire partie de leur bande.

Je comptais les jours… Puis le mois d’août a fini par arriver. J’ai eu mon père au téléphone et, là, il m’a annoncé que j’allais rester plus longtemps. Il disait que je n’avais pas changé. Pourtant, je ne faisais plus de bêtises, parce que là-bas si tu voles par exemple, tu peux te faire frapper par les gens qui te chopent en premier. Je crois même que là-bas, tu dois payer une rançon pour sortir de garde à vue. Mes potes me disaient que les policiers, ils étaient vraiment chauds !

C’était la première fois de ma vie que j’étais sage comme ça. Mais mon père, il croyait que j’allais revenir et faire encore plus de bêtises qu’avant alors il a annulé mon billet retour. Ça m’a rendu ouf, je crois même que j’ai pleuré. Heureusement, ma sœur de 27 ans est venue me rendre visite, ça m’a fait du bien.

Au bled, je n’avais pas ma Play, pas de kebab, pas de cinéma

Un mois après, elle est repartie et moi, je suis retourné à l’école dans mon uniforme bleu. J’avais le seum. Ça me donnait encore plus envie de faire des bêtises en rentrant. Je me disais que j’allais me venger. Je me disais que si je rentrais un jour, j’allais faire pire ! Fallait pas qu’ils m’envoient là-bas. En tout, j’ai dû rester onze mois. La vie au Sénégal est vraiment compliquée : je devais faire quinze minutes pour trouver les premiers magasins. Y avait presque tout qui manquait : je n’avais pas ma Play, pas de kebab, pas de cinéma. Le foot, c’était sur du sable ! Un jour, j’ai shooté dans une pierre, je me suis ouvert le pied. Non, vraiment, je ne pourrais pas habiter là-bas.

Haby a grandi au Sénégal, mais dans son entourage, nombreux étaient ceux à ne pas parvenir à trouver un emploi, même avec un diplôme. Alors elle a décidé de venir étudier en France, avec l’espoir de trouver du travail plus facilement à son retour au bled.

Le jour où j’ai pu rentrer, en janvier 2018, j’avais préparé ma valise deux semaines à l’avance. J’étais content de rentrer, de retrouver ma vie, mes parents, mes frères et sœurs. Au début, j’ai fait la tête à mes parents. Je leur parlais, mais c’était froid. Mais avec le recul, je comprends pourquoi mon père m’a envoyé au Sénégal ; pour que je comprenne que j’ai une grande chance d’être en France, pour que je voie comment c’est la misère là-bas.

En France, tout est accessible. Au Sénégal, on mangeait du riz six fois par semaine alors qu’à Paris, tout ce qui me passait par la tête, je pouvais l’acheter. À Paris, t’as juste à commander sur une appli pour te faire livrer un repas, t’as le métro pour te déplacer partout, à l’école tu peux t’habiller comme tu veux. Alors aujourd’hui, j’ai arrêté les bêtises. Mes parents ont arrêté de me menacer avec le Sénégal et moi je garde le souvenir de onze mois de galère.

 

Assane, 16 ans, en formation, Paris

Crédit photo Unsplash // CC Artur Tumasjan

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4 réactions

  1. Je pense que tes parents ont eu une excellente idée. Et je pense aussi que tu as appris beaucoup plus de choses que juste le fait d’avoir de la chance d’habiter à Paris mais que ça sera plus clair à mesure des années et des expériences ! Tu as vécu quelque chose de très enrichissant et ce n’est jamais perdu !

  2. Bravo d’avoir su en retirer des enseignements malgré les difficultés!

  3. Moi , depuis 2018 j’suis bloquer en Cote d’Ivoire et quand on est dans ce genre de situation on a besoin de savoir qu’est-ce qu’une autre personne aurait fait à notre place

  4. par contre t’abuse
    y a bcp de pizzerias, tacos et meme KFC à Dakar c’est peut etre ta famille qui est pauvre