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Samantha F.27 septembre 2020

Des quartiers Nord au quartier riche

Au collège, j’ai quitté mon quartier populaire marseillais pour un quartier bourgeois. Et c'est comme si j'avais changé de pays.

Par Samantha F.27 septembre 2020

Petits, on passait notre temps libre dehors avec les autres enfants du quartier. On parlait, on riait, on jouait… Des vies d’enfants, quoi. Avec moi, il y avait Mehdi, Elamine, Nathan, Sharon et Zina. C’était mon groupe. Les soirs d’été, avec les voisins, on installait les tables à l’extérieur. Chacun ramenait un plat et on passait nos soirées dans la rue. Les parents parlaient pendant qu’on jouait. J’ai grandi dans une rue adjacente à la cité des Tourmarines dans le 15ème arrondissement de Marseille, au cœur des quartiers Nord. Bien loin des stéréotypes qu’on porte sur les quartiers.

Je me souviens du père de Mehdi. Il avait mis plus de deux ans à mettre en œuvre la construction d’un stade pour nous, le Stade de la Cabucelle. Il n’avait rien à y gagner pourtant. Il voulait juste que les jeunes aient un endroit fixe où jouer. Personne n’était très riche là-bas, mais la solidarité de chacun dépassait toutes les richesses de la terre.

Cette ville était différente en tout !

« J’ai vendu la maison, je te laisse deux semaines pour déménager. » C’est sur cette phrase de notre propriétaire qu’on a su qu’on allait être obligés de partir. On a dû s’installer chez ma grand-mère aux Pennes-Mirabeau, une petite commune collée à Marseille, dans un nouveau quartier où ce n’était pas pareil. J’ai vite senti que les choses seraient différentes.  

Le média L’Écho Des Banlieues s’est rendu à la cité Frais-Vallon à Marseille : deux anciens du quartier racontent les problématiques des quartiers Nord et de ses jeunesses.

J’ai commencé à comprendre cela dès le premier soir. Avec mes sœurs, on est restées dehors comme on le faisait dans l’ancien quartier. On parlait, on jouait, sans spécialement faire de grands bruits mais, après quelques minutes, une femme est sortie par sa fenêtre en criant et en menaçant d’appeler la police. Ouais, vraiment, ça n’allait pas être comme avant…

Cette ville était différente en tout ! La population, les expressions des gens, l’état de la commune… J’étais juste à la frontière de Marseille, mais j’avais l’impression d’avoir complètement changé de pays.

J’avais juste envie de rentrer dans les quartiers Nord

En septembre 2011, je fais mon entrée en quatrième dans un nouvel établissement. Je ne suis pas particulièrement stressée, juste vachement triste de ne pas retrouver mon collège et mes amis. Les profs nous accueillent. Les deux premières heures passent, la pause, puis le temps de se remettre en rang. En rang ? Ça n’existait pas ça, dans mon ancien collège ! On se mettait parfois en rang devant la classe, et encore pas souvent, mais alors dans la cour… je n’avais jamais vu ça.

En cherchant « mon rang », j’entends un surveillant crier. C’était sur moi qu’il criait parce que je n’étais pas dans « mon rang ». Il n’a même pas essayé de m’écouter et m’a donné une heure de colle pour non-respect des règles… Ici, ils ne connaissaient ni le dialogue, ni la bienveillance, apparemment. J’avais juste envie de rentrer chez moi, dans mon ancien quartier. Les jours passent et je comprends que je suis entrée dans une société bien plus stricte et bien plus rigoureuse.

« J’ai eu 16, ma mère va me tuer ! »

Quelques semaines plus tard, les premières notes des contrôles tombent. J’entends une camarade : « J’ai eu 16, ma mère va me tuer ! » J’étais partagée entre le rire et l’admiration. Dans mon ancien collège, avoir 10 c’était un exploit, alors… avoir 16 ! On était considéré comme « intello » et les bons élèves étaient souvent mis sur le côté. Mais, dans mon nouveau collège, c’était différent : pour ne pas être mis sur le banc, il fallait entrer dans les cases. 

Des quartiers Nord au 93, il n’y a qu’un pas. Yassine aussi habite dans un quartier populaire, et sa banlieue est un vivier de talent. Ça l’inspire pour, un jour, entrer dans l’histoire de son quartier à son tour.

Quelques semaines de vécues dans ce nouveau collège,quelques amis à mes côtés, et moi aussi j’avais envie de faire monter mes notes. J’avais envie d’avoir le 16 que ma camarade de classe, elle, ne voulait pas. Mais les profs n’étaient pas pour. J’avais l’image de la « meuf de quartier » à leurs yeux. J’étais un peu trop en survêt’, un peu trop « wesh wesh » et quand t’es pas la fille bien habillée qui se plaint d’avoir que 16 en maths, t’es mise sur le banc. 

Partagée entre deux mondes

J’ai terminé mes années dans ce collège avec la sensation de ne pas être à leur niveau. Partagée entre deux mondes, j’ai tout de même réussi à décrocher le brevet à la fin. Même si je pense que les profs n’avaient pas d’espoir en moi, ils ne savaient pas que j’avais une volonté d’évoluer plus forte que les autres. Car c’est ce que j’ai su tirer de cette société-là : malgré leur mentalité cadenassée que je déteste toujours autant, ils m’ont donné envie d’avancer et de viser le plus haut possible. 

Une chose est certaine : je garderai toujours la mentalité de chez moi. Car je n’oublierai jamais comment il avait galéré le père de Mehdi pour nous construire un stade.

 

Samantha, 22 ans, en formation, Marseille

Crédit photo Unsplash // CC V T

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