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Sofiane W.27 octobre 2020

Comme si la santé mentale des Noir.e.s n’existait pas !

Tabous, clichés culturels, absence de représentation et difficultés à se faire suivre. Nous, Noir.e.s, n'avons pas le droit à la santé... mentale.

Par Sofiane W.27 octobre 2020

@Sofiane. Soigner sa santé mentale, ce n’est facile pour personne. Mais alors quand tu es noir.e, c’est juste l’horreur. Entre les tabous, la méconnaissance de la chose et la peur qu’on invalide tes expériences.

@Ablaye. Dans la culture africaine, on associe tout de suite « psy » et « santé mentale » à la folie. Si ça ne va pas, tu te tais et tu avances. En tant qu’homme noir, je dois toujours montrer que je suis fort parce que les codes sociétaux associent virilité et force à l’homme noir. Si je montre un signe de faiblesse, mon entourage et la société en général me rappellent à l’ordre. On me dit des phrases qui remettent en cause ma position d’homme comme : « Arrête de faire la fille. » Déjà qu’on m’interdit de pleurer, alors imagine demander pour voir un psy… 

@Ashley. D’origine gabonaise, je suis née en France et j’y ai toujours vécue. Attachée à mes racines, je rentre au pays chaque année pour des périodes allant de un à trois mois. La question de la prise en charge psychologique est toujours restée sans réponse pour moi, en France et au Gabon. De près ou de loin, j’ai côtoyé des personnes de la communauté noire souffrant de maladies mentales dans les deux pays. Il semblerait que, pour le plus grand nombre, j’ose le dire, les Noirs ne subissent pas la dépression – pour ne citer que cette maladie. Si vous vous promenez à Libreville par exemple, vous serez surpris du nombre colossal de personnes marchant nues et parlant toutes seules dans la rue. Quand vous poserez la question du pourquoi du comment, une seule phrase sera prononcée : « Il est possédé. » Je crois qu’il existe un monde mystique, mais des maladies comme l’anxiété ou la dépression nerveuse existent, c’est un fait. Pourtant, les aides psychologiques au Gabon sont quasi inexistantes.

Des « problèmes de Blanc.he.s »

@Ablaye. Je n’ai toujours pas sauté le pas pour aller voir un.e psy. Pour plusieurs raisons. Déjà, faire face à la réalité et comprendre qu’on a besoin d’aide est un cheminement à part entière. Et au niveau culturel… Il y a un tabou sur la santé mentale dans la diaspora africaine parce qu’on a cette idée que ce sont des « problèmes de Blanc.he.s ». Quand j’étais plus jeune, pour moi c’était ça. Des problèmes de Blanc.he.s. En grandissant, je me suis rendu compte que j’en avais besoin aussi… Comme la communauté noire se bat encore pour ses droits vitaux – juste sortir sans avoir peur par exemple –, la santé mentale est le dernier des soucis de beaucoup. Ils et elles sont occupées à ne pas mourir.

Sofiane nous avait déjà raconté qu’il souffrait d’anxiété sociale. Obtenir un diagnostic lui a pris 18 ans. Parce que, pour beaucoup de psys, c’était « juste du stress ».

@Ashley. Dans mon entourage proche, j’ai hélas été affectée par ce manque de considération. Il y a quelques mois, mon frère a eu un comportement très bizarre. Il n’était plus lui-même. Il s’exprimait très bien mais ses phrases n’étaient pas cohérentes, et son attitude non plus. Plus les jours passaient, et plus les mots « folie » et « esprits » sortaient des bouches des membres de la famille. Il aura fallu qu’un membre de la famille exige qu’il consulte un psychologue pour qu’on ne le considère plus comme « possédé ». Au final, il faisait une dépression nerveuse et souffre de bipolarité, à traiter grâce à une thérapie accompagnée d’un traitement adapté. Sauf que la plupart des gens de ma famille n’étaient pas d’accord avec le diagnostic et se disaient que c’était forcément mystique.

Qui va éduquer son psy wesh ?

@Ablaye. Même quand on en vient à consulter, d’autres problèmes surviennent. J’ai besoin que mon/ma psy soit noir.e, parce que si tu recherches un.e psy c’est que tu vas mal et que tu as envie qu’on te comprenne. La dernière chose dont j’ai envie, c’est que la personne à qui je vais livrer tout ça invalide ma situation et mes problèmes. Notamment le racisme et toutes les micro-agressions que j’ai pu subir… 80 % de ma vie en fait ! Ma vie n’a absolument rien à voir avec une vie de personne blanche donc je pense qu’elle ne pourra jamais comprendre cette position-là.

@Nissa. J’ai déjà eu des consultations avec des psys blanches. Non pas que ces consultations se soient mal passées mais, en grandissant, je ressens le besoin de consulter UNE psychologue et NOIRE. Une femme comprendra mieux qu’un homme ce que je peux ressentir au quotidien, car nous les femmes vivons des choses que les hommes ne vivent pas, des situations dont ils n’ont même pas toujours conscience. Pour les mêmes raisons, j’ai besoin qu’elle soit noire. J’ai l’impression qu’on accepte plus d’entendre « je veux UNE psychologue », que d’entendre « je veux une psychologue NOIRE ». Si on veut une psychologue noire, on serait raciste et discriminerait les psychologues non-noires…

@Ablaye. Quand j’étais hospitalisé et que j’ai demandé à ce qu’on m’ouvre le fenêtre parce que j’avais chaud, on m’a dit : « Mais les Africains vous êtes habitués à la chaleur, ça va aller ! » Alors que j’étais au bord du malaise tellement j’étouffais dans la chambre. Combien de médecins pensent que les Noir.e.s sont plus résistant.e.s à la douleur ou qu’ils/elles ont une peau plus épaisse ? Pleins d’idées racistes venant de l’esclavage qui sont encore dans la tête des personnes qui nous soignent, dans tout le corps médical. Quand t’es mal, tu ne vas pas encore prendre le risque de te retrouver face au racisme. Qui va éduquer son psy wesh ? 

Ce qu’Ablaye décrit s’appelle le syndrome méditerranéen, un stéréotype raciste du monde médical : les personnes noires et arabes exagèreraient leurs symptômes et leurs douleurs. 49 % des 1022 participant.e.s à une enquête de l’ONG Le Mouvement ont témoigné d’une remise en doute de leurs propos lors de leur passage aux urgences. Le journaliste Anas Daif a consacré un épisode de son podcast À l’intersection à cette problématique.

@Ablaye. Quand je dis que je cherche un.e psy noir.e, les gens comprennent. Sauf les personnes blanches… Cela me conforte dans mon choix. Si les Blanc.he.s se sentent offensé.e.s car je cherche un.e psy noir.e, qu’est-ce que ça va être dans un cabinet avec un.e psy blanc.he quand je vais exposer les micro-agressions que « sa » communauté commet… ?

À part la série Euphoria, qui représente ça ?

@Ashley. En tant que journaliste culture, je me passionne pour les séries et les films. À mon grand regret, je n’ai rarement, voire jamais, visionné une fiction où un personnage noir avait recours à une aide psychologique. Je me demande alors si l’homme noir, aux yeux de tous, n’est tout simplement pas « éligible », comme tout être humain, à tomber dans le gouffre qu’est le trouble mental.

@Sofiane. À part Euphoria qui est sortie en 2019, quelle représentation saine et sans clichés avons-nous de la maladie mentale dans la communauté noire ? Aucune. Noir.e.s et malades mentaux : où sommes-nous ?

 

 

@Nissa. Les gens ont du mal à comprendre que oui, nous les Noirs souffrons également de souffrances psychologiques. Tout ça est basé sur des clichés. C’est ce qu’on voit en général de nous. Lorsqu’une personne non-noire voit une personne noire « bazardée » , elle n’arrivera pas à se dire qu’elle ne va pas bien psychologiquement, mais juste que c’est un sauvage, une mauvaise fréquentation, qui doit être dans une sale famille et qui va mal finir. On ne va généralement pas prendre son cas au sérieux.

@Sofiane. Notre absence a un impact énorme sur la perception que la société et nous-même avons de la maladie (mentale ou non d’ailleurs).  Il y a même des personnes blanches et non-blanches de mon entourage qui pensaient que les personnes noires ne pouvaient pas être atteintes de trisomie 21 ! Tout ça parce qu’elles n’en avaient jamais vues…. Vous imaginez ?

 

Ablaye, Nissa, Ashley, Sofiane – 21 ans à 25 ans

Crédit photo Série Euphoria / © HBO. Dans la série Euphoria, on suit le quotidien de Rue, une adolescente bipolaire en prise avec des addictions.

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