Là où j’ai vécu en Angleterre, l’Europe n’existe pas

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Vendredi 24 juin, l’Europe s’est réveillée avec la gueule de bois : le Royaume Uni a claqué la porte. Cette décision n’est pourtant pas si surprenante, car, dans une grande partie du pays, les grandes métropoles mises à part, l’Europe est un lointain voisin méconnu dont on parle peu.

« A hole in the middle of nowhere »

Une étendue verte, bordée par de l’eau noire et baignée dans la grisaille : c’est la première vision que j’ai eue de l’Angleterre alors que mon avion approchait de Newcastle. Quelques mois auparavant, sur un coup de tête, alors que le métro était bondé et que j’étais épuisée par mes obligations à la fac, j’avais postulé pour être assistante de langue française en Grande Bretagne. J’aurais pu choisir d’aller à Londres, à Bristol, à Édimbourg, mais je voulais voir autre chose que des grandes villes. J’ai donc choisi le Tyne and Wear, ancienne région industrielle dévastée par la politique de Thatcher. Et j’ai été affectée dans deux écoles, l’une dans la petite ville de Sunderland, dans la banlieue de Newcastle et l’autre à Hetton, « a hole in the middle of nowhere » comme le disait ma référente.

Surveiller plutôt qu’instruire

L’école d’Hetton est la première à m’avoir reçue. J’imaginais une charmante petite école dans la campagne, avec une équipe pédagogique qui organisait des activités périscolaires. La réalité fut tout autre. Le bâtiment était un préfabriqué en ruine et l’équipe pédagogique, notamment à cause du manque de moyens alloués à l’éducation publique, avait jeté l’éponge avec la plupart des classes. Avant que je ne commence à travailler, l’un des profs de français me fit une réflexion qui m’a beaucoup choquée : il ne fallait pas que je m’attende à grand chose avec la plupart des élèves, nous étions là pour les surveiller pendant la journée, jusqu’à ce qu’ils aient 16 ans et qu’ils intègrent des filières pro. Mes élèves n’étaient effectivement pas très instruits, mais cela a donné lieu à des situations très marrantes : la première semaine, mes sixièmes étaient persuadés que je vivais dans la Tour Eiffel ; mes quatrièmes pensaient que Paris étaient en Bretagne ; certains croyaient que je rentrais tous les soirs à Paris, etc. Le véritable choc se produisit cependant avec les cinquièmes. Il était impossible de les mettre au travail, un brouhaha constant régnait dans la classe, et un jour, un élève a même lancé une chaise dans la salle sans que la prof ne lui dise rien. J’ai fini par être plus attristée qu’autre chose, car ces enfants ne se conduisaient pas comme cela pour rien : ils savaient qu’ils n’intégreraient pas d’université, qu’ils étaient perçus par le système éducatif comme des « nuls », et l’apprentissage d’une langue étrangère ne leur servirait à rien.

La sélection sociale à la mode anglaise

L’école de Sunderland était très différente ; là-bas, le maître-mot était la réussite. Les élèves étaient répartis dans les classes selon leur niveau et je n’intervenais que dans les cours pour les « top students » qui, jusqu’à la troisième, étaient obligés d’apprendre le français et l’allemand. Les langues étrangères, et plus particulièrement le français, sont très importantes dans l’éducation d’excellence en Angleterre. Ainsi, choisir cette matière au GCSE (une sorte de brevet à l’anglaise), si l’élève obtient une bonne note, assure son entrée dans les « top unis ». Certains de mes quatrièmes, à la fin de l’année, ont donc choisi de passer le français, même s’ils détestaient cette matière et préféraient l’allemand. La pression était telle que deux semaines avant les oraux pour le GCSE, une élève de 14 ans a fondu en larmes alors que je la faisais réviser, car si elle n’avait pas un A, elle ne pourrait pas entrer dans une bonne université, et n’aurait donc pas un bon emploi… Mais en plus de la pression mise par l’école, je me suis retrouvée confrontée à une réalité qu’on connaît assez peu dans les universités françaises : la sélection sociale. Pour l’un des devoirs blancs du GCSE, une de mes classes de troisième a du imaginer son avenir, et l’un des meilleurs élèves a écrit qu’il ne pensait pas pouvoir aller à l’université, car ses parents n’avaient pas les moyens de lui payer…

Une Angleterre blanche

J’ai vécu durant un an dans cette région et, lors de mon séjour, ont eu lieu les élections législatives. Quel ne fut mon choc de voir certaines affiches de campagne présentant des personnes immigrées qui expliquaient quel bien elles apportaient au pays. On s’imagine souvent le Royaume Uni comme une région multiculturelle, c’est le cas dans les grandes villes, mais dans le Nord Est, le multiculturalisme est presque inexistant. Je peux compter sur les doigts d’une main le nombre d’élèves que j’avais en classe qui n’étaient pas blancs. En tant que française et blanche, je n’ai jamais eu affaire personnellement avec le racisme et la xénophobie, surtout que je n’avais qu’un emploi temporaire. Mais ces affiches, aussi choquantes soient-elles, soulignaient une réalité qui avait cours dans cette région du pays. À Hetton, durant l’année, une famille black s’est installée dans le village. Ce fut un véritable choc pour les élèves, qui pensaient – ou plus exactement répétaient ce qu’ils avaient entendu à la maison – que cette famille « allait imposer son mode de vie » aux habitants. Mon collègue assistant d’espagnol et moi-même en avons débattu avec eux, mais je doute que nos arguments aient eu une quelconque influence.

Ce portrait du Nord de l’Angleterre est certes peu flatteur, pourtant ce fut une expérience magnifique. L’Union Européenne n’avait pas grand sens pour mes élèves, et même pour certains enseignants, pourtant tous étaient ravis de travailler chaque année avec des Français, des Espagnols, et des Allemands. Et je crois que c’est peut-être là que réside le vrai sens de l’Europe. Ce séjour, loin de me décourager de repartir vivre à l’étranger, au contraire m’y pousse, ainsi en septembre 2017, je ferai mes valises pour partir vivre à Dublin.

 

Salomé P, 24 ans, étudiante, Paris

Crédit photo AFP JORG CARSTENSEN

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