A m’occuper de ma famille, je n’ai pas eu d’adolescence

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Ado, Katia s’est occupée de sa mère malade. Elle l’a fait naturellement. Sans jamais s’en plaindre. Mais aujourd’hui, que reste-t-il de son adolescence ? 

 

Aussi loin que je me souvienne, ma mère, comme toutes les femmes kabyles, était une femme courageuse et robuste. Elle comme les autres, qu’elles soient de ma famille ou pas, s’occupait de tous les travaux physiques en Algérie. Elle grimpait et descendait la montagne avec aisance, portait des fagots de bois plus gros qu’elle, faisait sortir de terre les délices de la nature qui nous nourrissaient, transportait sur sa tête les litres d’eau qu’elle allait chercher à quelques kilomètres de la maison. Elle restait des heures entières accroupie pour ramasser les figues et les olives, éléments principaux de notre alimentation et poussait énergiquement la manivelle du pressoir en pierre qui servait à faire de l’huile d’olive.

Oui, ma mère était une force de la nature. Seulement, les circonstances ont fait qu’un jour nous avons dû partir et tout quitter. Direction la France. Mes parents ont emmené avec eux huit enfants, le neuvième in utero.

Seulement, quand on part comme ça pour se réfugier ailleurs, on ne sait rien de cette vie qui nous attend. On découvre cette société où tout est monnayable, où la force de travail ne sert pas qu’à sa famille et ses voisins, mais à un puissant là-haut qu’on ne connait pas et qui ne rémunère qu’avec des cacahuètes.

Le verdict est tombé : inapte au travail

Lorsque mes parents ont commencé à chercher du travail, ils sont passés comme tout le monde devant la médecine du travail. Ma mère avait trouvé un emploi comme femme de ménage. Ma plus jeune soeur n’était encore qu’un bébé. Le médecin l’a examinée et le verdict était tombé : inapte au travail. On lui a d’abord diagnostiqué un diabète de type 1, déjà très sévère. Puis de nouvelles maladies ont été diagnostiquées. D’abord une insuffisance rénale, puis une insuffisance cardiaque et pour finir, un cancer de la thyroïde.

Il va sans dire que chaque nouvelle maladie créait de nouvelles complications. La moindre intervention chirurgicale devenait un vrai casse-tête à cause des problèmes de cicatrisation et de stabilité cardiaque.

Mais surtout, très vite, ma mère s’est vidée de toute son énergie, cette belle énergie qui explosait autrefois à travers les vallées et les montagnes.

Les aînés de mes frères et soeurs commençaient à vivre leur vie de jeunes adultes et s’investissaient beaucoup moins dans la vie de la famille, et c’était à ma soeur et moi, plus âgée de deux ans, de prendre en charge la vie du foyer et des plus jeunes. A 10 et 12 ans, ma soeur et moi n’étions déjà plus des enfants.

Une mission de la plus haute importance

Pendant que nos camarades de classe allaient à la danse, à des boums et à des ateliers de poterie, ma soeur et moi nous occupions de tout à la maison. Nous nous étions réparti les tâches de façon à ce que ce soit plus équitable.

Il y avait un calendrier pour le ménage et la cuisine, pour s’occuper des papiers administratifs, il fallait se lever plus tôt le matin pour s’occuper des plus jeunes, les habiller, les conduire à l’école, les récupérer, les laver, les aider avec leurs devoirs, mais aussi s’occuper de ma mère et lui décortiquer chaque tâche pour la journée, que ce soit au niveau médical ou pour les gestes du quotidien, pour qu’elle aie le moins d’efforts possible à faire… Tout cela, avec la crainte de nous réveiller ou de rentrer et de trouver son corps inerte.

Nous tentions tant bien que mal, ma soeur et moi, de transformer ces tâches en jeu de rôles. Après tout, nous n’étions que des enfants. Les amourettes, les sorties avec les amies et la crise d’adolescence sont toujours restées loin de nous.

Nous nous sentions chargées d’une mission de la plus haute importance. Nous savons aujourd’hui que nos frères et sœurs nous en sont reconnaissants, que nos parents s’en veulent, mais ces années nous ont construites et ont fait de nous des femmes plus indépendantes que la moyenne ; même si la misère et la maladie ont pris en otage ce qui aurait dû être nos années d’insouciance, les plus belles années de ma vie.

 

Katia, 23 ans, étudiante en journalisme, Paris

Crédit photo Pixabay

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2 RÉACTIONS
  • Aziza
    Aziza 24 octobre 2016

    Salut j’ai lu ton texte katia et je tenait a te dire que c’est un tres beau texte moi aussi je suis d’origine kabyle et il ya des choses que ta vecu et moi aussi donc j’ai adorer le lire

  • Taous 22 novembre 2016

    Salut moi aussi je suis kabyle et ma situation ressemble un peu à la tienne. Mais moi je suis encore en plein dedans. ☺

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