Je bois. Sans doute trop…

Alcool
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D’aussi loin que je me souvienne, il m’arrivait de tremper mes lèvres dans du vin à l’âge de huit ans.

Mes années collèges ne m’ont pas fait boire, elles m’ont fait fantasmer l’alcool que je prendrais plus tard. Une douce sensation de chaleur et de liberté, être grisé plutôt que gris. Les amis, les copains, les compagnons de boissons, les inconnus du bar, tous m’ont accompagné trinquer un coup à la santé du printemps qui revenait, de la saison qui avance ou au sourire d’une jeune fille croisée quelques heures plus tôt.

La boisson, premier créateur d’amitié non durable

La boisson est le premier créateur d’amitié non définie et non durable. Un ami de boisson ne sera ni fidèle ni oublieux, il sera là et c’est déjà très bien. Que je sois joyeux ou moribond, seul ou en groupe, il arrive toujours que des mots s’échangent avec des inconnus. En parlant de tout ou de n’importe quoi. En racontant sa vie ou bien en inventant une. J’ai vu un pilote de jet privé discuter avec une acrobate, tout en sachant qu’il s’agissait d’un étudiant en informatique avec une future prof de sport. J’ai vu aussi des gars qui pouvaient refaire le monde en moins de trois verres, d’autres, plus lents, qui prenaient un pastis pour la soirée. Et je l’avoue, quand je croisais un miroir, je voyais un bois sans soif sans grand talent qui recherchait un peu de chaleur. Un peu de chaleur dans les sourires, beaucoup dans les souvenirs.

Boire, c’est essayer d’oublier, de tailler les mauvais moments comme on abat une mèche rebelle dans un salon de coiffure. On ne garde que ce qui plait. Malheureusement, les coiffeurs et moi avons toujours une opinion très différente de ce qui me va. L’alcool donne l’impression de me comprendre. L’éthanol me réchauffe. Même si les mauvais souvenirs finissent toujours par remonter comme les cheveux repoussent, le bonheur que procure la sensation chaude d’un rhum descendant dans l’œsophage n’est pas une illusion, mais bien une réalité et cette réalité donne l’illusion de rendre heureux. Peut-être pas très longtemps, mais suffisamment pour que j’y retourne.

Boire comme on plonge sa main dans un sachet de bonbons

S’il n’y a qu’une seule molécule d’éthanol, il y a plusieurs types d’alcool. Le premier reste la bière, un basique qui fait grossir, des bulles grossières, que j’ai commencé à boire directement dans des bouteilles de 75 centilitres dans des parcs, à peu près en même temps que je commençais à collectionner les tire-bouchons. Viens après le vin. Le choix est immense, infini presque. Mon péché mignon, c’est le porto, trop sucré pour sentir l’alcool, trop de goût pour ne pas être heureux. Il me donne des nuits sans souvenirs et sans faiblesses. Je le prends blanc, c’est-à-dire jaune, doré comme un Napoléon. C’est un goût singulier et admirable. Avec le temps, je commence à prendre du plaisir dans des whiskys tourbés et compliqués, avec une amertume presque râpeuse. J’avoue un faible pour le rhum blanc, qui me fait grimacer puis soupirer d’aise. Les boissons sans saveurs remplissent rayons et caddies, mais ne font plus rêver le gamin que je suis. Il faut dire qu’elles m’ont fait plus de mal que de bien.

Prenons un whisky qu’on trouve dans tous les magasins, apanage des rappeurs comme des petits bourgeois : la sensation toute en rondeur ne distingue aucun arôme que l’éthanol. C’est ce genre de boissons qui ont fait mon quotidien un temps. On imagine assez mal, quand on ne le vit pas, ce qu’est le quotidien d’un buveur. Je vous l’ai dit, je suis un bois sans soif.

C’est le même principe que la gourmandise, que mettre sa main dans le sachet de bonbons juste parce qu’il est là. Je bois parce que je vois une tireuse à bière. Voilà tout. J’ai arrêté les cocktails, à part le Ti’Punch de Tief, parce qu’ils coupent l’alcool. Je grignote peu à peu mon foie quand d’autres grignotent des pistaches. Les deux sont possibles, mais je ne suis pas un grand fan des pistaches. Je suis au courant des risques pour ma santé, mais je n’en ai pas vraiment conscience, malgré la mort d’un proche d’une pancréatite.

Arriver au boulot cuité de la veille

En revanche, j’ai vu les risques sur le plan professionnel. J’ai déjà été travailler « cuité de la veille », c’est-à-dire le lendemain d’une soirée un peu trop prolongée. Et plus d’une fois. Dans l’établissement scolaire où j’étais pour ainsi dire surveillant, je faisais des siestes dans des salles vides, ce qui n’était guère plaisant pour l’administration. En restauration, un lendemain de cuite donnait toujours des résultats intéressants tant les assiettes parfois ne ressemblaient pas à la commande du client, au grand dam du cuistot. À l’université, il existe une corrélation entre mes notes et ma consommation de boisson. C’est toujours un problème. Mais un problème mineur par rapport à ce que j’ai perdu. Il m’a fallu du temps. Sans doute trop. Il a fallu que ce que je hais chez moi, ma violence, mon côté impétueux, mes excuses permanentes… ressortent de façon à blesser des gens que j’aime pour que l’idée d’un débordement émerge dans mon esprit.

J’étais désolé. Je suis désolé d’avoir été si décevant, tellement que j’ai commencé ma première période d’abstinence. Je le faisais essentiellement pour me prouver que j’en étais capable, sans comprendre ce que ça pouvait impliquer pour les gens que j’avais déçu. Même pas par conviction que l’alcool et l’alcoolisme pouvaient être mauvais pour moi. Boire étant un geste quotidien et partagé par tous, je prenais des sodas, des cafés. Une fois même, de la bière sans alcool. Mais le goût n’était pas au niveau du souvenir. Six semaines plus tard, estimant ma pénitence faite, je me suis remis à boire. J’étais l’accusé, le juge, le pénitencier. Je ne me suis jamais posé en victime. C’était il y a 3 ans. 36 mois.

Aujourd’hui, je bois toujours. Moins qu’à une époque, mais de façon pas beaucoup plus rassurante. L’alcool me rassure. Il me protège. Le fait de vivre seul ou avec ma famille n’a pas changé grand-chose. Je suis jeune et aimerais être libre. Je m’en remets à d’autres addictions. Le jeu, qui me vend pour pas si cher l’espoir de gagner quelque chose et d’être plus intelligent que tout le monde. La drague, qui me rend immortel en enchaînant les petites morts. Les bars, je ne les écluse plus pareil. Parfois je m’abstiens durant une période donnée. Je ne sais pas pourquoi. Est-ce que je peux tenir ? Je le sais.

Je n’ai aucune envie d’arrêter totalement ce plaisir de l’alcool. Il est un acteur de ma jeunesse. De mon insouciance et de mes soucis. Je bois en hauteur. Montagne Sainte-Geneviève, Ménilmontant, Montmartre. De là-haut, la vue est terrible. Le sol, parcouru par des milliers de petites lumières, éclaire les nuages qui sortent de terre vers Vitry et plus loin.

Il est dur de ne pas se sentir maître du monde quand, ivre de si haut, vous n’avez pas conscience d’être si bas.

 

Marin, 23 ans, étudiant, Paris

Crédit photo L7photo

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