« Papa, je préfère les filles »

Homosexualite feminine
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Je crois bien que j’avais dix-neuf ans, la première fois que j’ai dit « je suis lesbienne » à voix haute. C’était devant un miroir. Même dans l’intimité de ma salle de bain, j’avais l’impression d’être dans la transgression. J’ai eu le même sentiment lorsque j’ai tenu la main de ma copine dans la rue pour la première fois. C’était la même année. J’avais le cœur battant, je guettais les regards des gens autour de moi. J’avais peur qu’un regard s’arrête sur nous, peur d’une remarque à voix haute. Pas tant parce que je craignais qu’on me tape dessus. Non, ce que je redoutais c’était de voir de la gêne dans ces regards, de les voir se détourner. Inutile de préciser que je ne lui tenais jamais longtemps la main.

J’aurais aimé le dire clairement

Encore aujourd’hui, j’ai du mal à m’assumer face au regard des autres, à dire ces trois mots sans rougir, sans hésiter. Je n’ai pas réussi à le faire devant mon père, je lui ai dit par des mots détournés : « Papa, je préfère les filles ». Je le regrette, j’aurais aimé le dire clairement. J’y suis parvenu devant ma mère. Ce dont j’ai peur, c’est de me heurter à un silence gêné. De voir quelqu’un cesser les contacts physiques. La réaction des gens est tellement imprévisible. Avec le recul, je sais bien que j’ai souvent eu tort : peu de gens ont modifié leur comportement à mon égard en apprenant mon homosexualité. Mais quelques-uns l’ont fait, et ça m’a servi de leçon.

Un vrai mur de silence

Ma sortie du placard a coïncidé avec la rencontre d’homos qui s’assumaient. Avant mes 18 ans (j’ai quitté le domicile familial pour aller étudier dans une grande ville), je n’en connaissais aucun. Ni dans mon environnement familial, ni dans mon lycée… Les « cours d’éducation à la vie affective et sexuelle » généreusement dispensés chaque année nous donnaient tous les secrets de l’usage des préservatifs, mais omettaient de ne serait-ce que mentionner l’existence de couples homosexuels. Un vrai mur de silence. Me dissimuler en permanence (le sujet arrive si vite au détour d’une conversation d’ados, comment l’éviter autrement qu’en étant mutique ?) m’a conduit à m’effacer toujours un peu plus. Avoir le sentiment d’être une lâche et d’être la seule à l’origine de mes difficultés n’a fait qu’accentuer le malaise.

Tant de temps à me taire

Entre le moment où j’ai commencé à prendre conscience de mon homosexualité et celui où j’ai eu ma première relation amoureuse, j’ai eu une période de doutes, d’interrogations. De refoulement. D’isolement. J’ai perdu tant de temps à me taire, j’ai gâché trop d’énergie en me dissimulant. Et pourtant, je savais pouvoir compter sur mes parents, ma famille proche. Ça n’a pas suffi à me rassurer, à dissiper l’angoisse du rejet. Dans le contexte favorable qui était le mien, j’ai tout de même complètement perdu confiance en moi. Alors, je pense à tous ceux qui n’ont pas eu le soutien de leur famille.

Le mariage homosexuel, juste un pas en avant

Comment m’expliquer que j’ai pu douter de moi à ce point, de ce que je ressentais ? C’est à cette question que je veux répondre. Non, je ne suis pas une lâche. Je considère que l’on ne m’a pas donné les moyens de briser ce silence. Je dois tout au hasard d’une rencontre et j’ai bien conscience qu’elle a été favorisée par le fait que je me suis retrouvée dans une grande ville avec des « lieux de sociabilité » homosexuels comme on dit – un bar lesbien quoi.

Tous les jeunes homos ne peuvent pas en dire autant. Alors, permettre aux couples homosexuels de se marier, c’est un pas en avant. Mais ça ne répond aux besoins de tous ceux qui se découvrent, se cherchent, essaient d’appréhender leur orientation sexuelle.

 

T., 22 ans, étudiante, Paris 

Credit photo Flickr CC Philippe Leroyer

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1 RÉACTION
  • Amy 3 juin 2014

    Article très touchant et qui retranscrit bien ce que peut être la réalité des jeunes (ou moins jeunes) homos.

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