Papa n’aura plus besoin de courage

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Tout en émotions, Hakim rend un bel hommage à son père, ouvrier métallurgiste à Sollac (Grand Synthe), arrivé en France en 1976, quarante ans de labeur…

 

Ce jour-là, comme à chaque fois depuis quarante ans, mon père a franchi le seuil du foyer sans se plaindre, exténué. Il a laissé tomber le sac de sport dans lequel il transportait habituellement les bidons de sirop concentré et les packs d’eau de l’usine. Celui-ci était rempli d’objets divers, de casques cabossés, de gants noirs de charbon, de lampes, de tout ce qui tapissait les casiers des ouvriers du Haut-Fourneau 4. Comme à chaque fois depuis 40 ans, il a lâché son « fffffff », soupir long et sonore, lancé comme pour chasser une fatigue qui ne le quittait jamais. C’est alors que, tête baissée, humble, paumes vers le ciel, il se mit à prier. Ma mère s’est jointe à lui spontanément, bientôt suivie de tout le foyer, mes sœurs attrapant à la va vite de quoi se couvrir les cheveux. Je fus alors marqué par cette image d’un chef de famille épuisé remerciant Dieu d’être encore là. Comme si ici, il y avait dans le départ à la retraite quelque chose de prodigieux.

Il y a sûrement des regrets dans ce texte…

A Grande-Synthe, « Sollac » fait partie du paysage. Ses immenses cheminées cernent la ville de toutes parts, soufflant leurs nuages de fumée dans un ciel où le soleil peine souvent à percer. Le cri des sirènes berce nos jours et nos nuits, et nombreux sont les enfants qui comme moi ont vu leur père enchaîner les postes dans ce monstre d’acier qui les tue autant qu’il les fait vivre. Mon quotidien fut brodé des discussions passionnées des tontons dans le salon, dans lesquelles revenaient toujours les mêmes mots : « boucher », « déboucher », « fonte », « température », « tonneau ». Autant de termes techniques que nous avons pris l’habitude d’entendre sans toujours les comprendre.

J’ai simplement remarqué que mon père était plus fatigué lorsque le fourneau était « à l’arrêt ». Quand le fourneau était à l’arrêt, c’était « la merde ». « La merde », le seul terme que je comprenais. Il devait être drôlement rude ce fourneau, pour arracher un mot pareil à mon père.

En dépit de cette relative ignorance, notre fratrie a grandi dans le respect des sacrifices du Padre. Oh je ne dis pas que nous avons toujours été calmes, les après-midis où il récupérait d’une nuit harassante, loin de là. Je ne dis pas que nous l’avons toujours ménagé, notre père. Mais les « Chhht ! Papa il dort !» ont souvent mis fin à nos parties de foot dans le couloir, et je me souviens avoir eu des regrets les rares fois où je n’ai pas pu lui glisser le rituel « Bon courage ! », avant qu’il ne franchisse le seuil de la porte. Il y a sûrement un peu de ces regrets dans ce texte. Les regrets d’un fils qui comme pas mal de minots du coin, a vu les lieux où a lutté son père, avant d’enfiler lui-même la tenue des soldats de la fonte. La tristesse d’un enfant qui a vu toute sa famille prier le jour où Papa a quitté l’usine.

Désormais, Papa n’aura plus besoin de courage. Il a tout donné dès le premier jour, lorsque des amis à lui se sont résignés à démissionner, après avoir changé trois fois de t-shirt en quelques heures. Le ventre vide, car ne maîtrisant pas les mots lui permettant de demander le menu. Du courage il lui en a fallu pour se lever à trois heures du matin, marcher dans le froid de l’hiver, monter dans le bus d’entreprise, sous le regard froid des autochtones, avant d’affronter la chaleur de la fonte à plus de 1000 degrés.

Oh oui il a été brave, face à certains supérieurs résolus à le faire trimer plus que les autres, à certains ouvriers racistes, d’un racisme ouvert et décomplexé contre lequel ne se lève aucun bien-pensant. Pour quel résultat ?

Pour s’entendre dire par la secrétaire dépitée d’un propriétaire que sa hiérarchie ne veut pas donner de logement à une famille de Noirs ; pour se voir remettre par un organisme HLM une maison infestée de puces ; pour endurer les regards menaçants d’un CRS, lampe-torche dans les yeux, lors d’un contrôle routier nocturne totalement aléatoire ; pour être insulté d’assisté, de fraudeur, par des scélérats en costume dont les noms trempent dans toutes les sales affaires, lui qui ne prend même pas le bus sans ticket ; pour être pointé du doigt lorsque nos quartiers brûlent, comme si les bras fatigués de nos pères pouvaient contenir des décennies de rage contenue ; pour finalement sortir par la petite porte, en silence, une médaille du travail sur le torse, sur les lèvres une prière aux allures d’épitaphe. Pour rien.

C’est qu’on lui trouverait presque du charme à cette mangeuse d’hommes

Papa, nous les enfants on est complètement à côté de la plaque. On idolâtre des pseudos célébrités sans valeurs ni principes, alors qu’on vous a, vous, à côté de nous ; et les plus jeunes ne font même plus mine de vous écouter quand vous entamez un de ces longs récits qui commencent par « Je suis arrivé en France en 1976 (…) ». Mais dans le fond, notre respect et notre amour pour vous est éternel. Notre plus grande fierté aujourd’hui est de manier les lettres de cette langue que vous nous avez apprise avec l’accent, et de rendre hommage avec ces mots qui vous seront toujours un peu étrangers, à vos vies de vétérans. Ces discours seront les gardiens de vos honneurs bafoués et de vos luttes silencieuses. Ils seront la mémoire de vos santés malades, de vos espérances de vies consumées. Ils seront un mémorial où les plus sincères viendront se recueillir, pendant que les foules pleurent des larmes de crocodiles sur les tombes de stars sans mérite. J’érige ici-même ce monument où se dessine ton visage, Papa, cette avenue portant ton nom, celui de Maman, et de millions d’autres qui ne seront jamais considérés comme de grands Hommes. Je brandis cet étendard devant les yeux de tous afin qu’ils ne puissent plus nier, afin que tous entendent ce cri d’amour et de rage que je lance des profondeurs de mes entrailles jusqu’aux portes du ciel, par lequel Maman et toi devenaient dignes, enfin.

Ce jour-là, après quarante années de dur labeur, mon père a posé son sac pour de bon. Il a rangé les gants, les casques, les combinaisons ignifugées dans un placard, il a soufflé, longuement, et l’usine s’est envolée. Il m’arrive parfois d’admirer ses lumières la nuit tombée, étoiles factices accrochées à une ville de tôles et de charbons, qui exhale dans l’air son haleine fumeuse. C’est qu’on lui trouverait presque du charme, à cette mangeuse d’hommes, dont les courbes épousent au large celles de la mer depuis des décennies. Je suis certain que mon père l’observe aussi parfois, le sourire au coin des lèvres, ce sourire amusé des pensées qu’il ne dit pas. Quels souvenirs garde-t-il de tout ça ? Quelles vérités douloureuses a-t-il tues, au point peut-être de les oublier ?

Il ne s’est jamais plaint mon père, il n’a jamais exigé une quelconque reconnaissance. Mais j’ai lu dans ces yeux humides à quel point nos hommages le touchaient, le jour où je lui ai tout dit.

Le jour où ce réalisateur a pointé sa caméra sur nous, le jour où, balayant d’un revers de la main et la pudeur, et le poids des déceptions passées, je lui ai dit merci. J’ai eu le sentiment, à cet instant précis, de toucher au but. Le sentiment de rendre ce dont je n’avais pleinement conscience plus jeune, cette dette dont je me suis libéré en la formulant devant mes parents. Il a encaissé, silencieusement. Il a enchaîné avec une de ses réponses aux allures diplomatiques que les enfants de comoriens connaissent bien. La rhétorique des réunions, des demandes en mariage. Les mots des grands moments. Des mots que personne n’oubliera. Ainsi, qu’ils partent avant moi, ou que nous partions avant eux, ceux qui restent auront peut-être le cœur un peu moins lourd, de s’être dit de leur vivant les mots qu’on souffle aux disparus. Tristes d’être encore en vie, ils murmureront, le cœur empli du souvenir de leurs hommages et de leurs sacrifices, des prières pour leurs bien-aimés envolés. Partis pour un lieu où ils n’auront plus jamais besoin de courage.

Jamais plus.

 

Hakim, 25 ans, blogueur et ambassadeur d’Unis-Cité, Grande-Synthe

Crédit photo Hakim

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2 RÉACTIONS
  • Andreea
    Andreea 6 septembre 2016

    Comme toujours Hakim est la pour nous émouvoir, nous faire réfléchir, voyager, et nous enseigner les leçons tirées de son expérience, de son histoire, son passé.
    Nous non plus ne pourrons jamais assez te remercier pour tous ces bons moments dans lesquels tu nous invites dans ton intimité !

  • Hakim
    Hakim 7 septembre 2016

    C’est moi qui te remercie! Pour moi c est un immense plaisir de pouvoir partager ce genre d’histoires avec vous. Au plaisir de te lire sur la zep 😀

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