A Calais avec les oiseaux de la jungle

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Ayant entendu parler par des amis de la jungle de Calais, un camp où se trouvent des migrants venant de Syrie, du Koweït, d’Afghanistan, du Pakistan, d’Iran, d’Ethiopie ou encore d’Erythrée, j’ai décidé de m’y rendre avec l’association Utopia56 en février 2016.

Par-delà les barbelés

On arrive par un chemin longé de barbelés, des trucs avec des airs de lames de rasoir. A l’entrée : des camions de CRS. Les mêmes que ceux qui se trouvent tout autour du camp et qui surveillent nuit et jour le no man’s land environnant, en jouant aux cartes et faisant la sieste.

L’étiquette « Utopia 56 » est un laissez-passer miraculeux, aucun de nous n’est contrôlé. De l’intérieur, le camp est encore plus dur à voir. Des cabanes de bois et de bâches prennent place sur des monticules de terre boueuse. Je vois un gamin passer en tongs. Je ravale vite les larmes qui me montent aux yeux. Je pleurerai ce soir, aujourd’hui je dois être forte, pour eux.

Une fois garés, on enfile notre tenue de combat : bottes de pêche, treillis, parka et paire de gants, et on évolue timidement dans cette ville au sein de laquelle on se sent honteux. Honteux de s’être réveillés ce matin au chaud dans un lit sec, d’avoir pris une douche et mangé une tartine beurrée, avant d’atterrir dans cette jungle insalubre. A ma gauche, une cabane de bâches arborant la phrase « Home Sweet Home ». J’ai envie de la prendre en photo, mais cette envie que j’avais de voir la réalité en face s’est évanouie, je comprends maintenant que la photographier est inconcevable. Comme si quelqu’un venait me photographier alors que j’étends mon linge dans mon jardin !

 

Jeux du soir chez Mohamed

Jeux du soir chez Mohamed

On laisse tomber nos « manières »

Le long de la rue principale, on reconnait des épiceries, des restaurants, des bars, c’est un véritable système social et économique qui s’est construit, logiquement, sur ces tas de sable. On arrive à un point concentrant une quantité incroyable de déchets de toutes sortes. Parfois, des choses étonnantes comme des vêtements en bon état ou de la nourriture emballée, évidemment on jette tout, même les conserves. Je comprends que les choses se retrouvent jetées parce qu’elles sont tombées par terre, ou parce que les vêtements étaient sales et comme il n’y a pas de machine à laver, ils sont à usage unique. On retient un peu notre respiration, on grimace, on respire par la bouche… Mais arrivés au second amas de déchets on a laissé tomber nos « manières » et on chope les couvertures dans l’eau croupie à pleines mains.

A un moment un homme me retire le sac-poubelle que j’ai dans les mains et me dit « tea, tea » : en effet, un groupe de jeunes hommes du Koweït (j’ai appris à l’occasion de cette pause que le « quartier » dans lequel nous étions rassemblait les réfugiés bidouns du Koweït) nous ont rassemblés au pied d’une cabane et nous mettent dans les mains des gobelets de thé, agrémentés d’une dose incroyable de sucre. Il y en a aussi un qui passe avec une boîte de gâteaux. Ils sont chaleureux, souriants. On nous demande nos noms, nos villes, et si nous sommes mariées aussi. Le père d’un des jeunes hommes a l’air particulièrement intéressé par l’une des filles et lui présente son fils. On nous prend en photo avec les gars, ils sont super contents de tenir des petites jeunes filles par les épaules. Après la pause, on reprend le nettoyage, les garçons se mettent à aider les filles du groupe.

L’étiquette « Français » sur la tronche

Ils nous aident en tenant nos sacs, arrachant les branches gênantes, tirant avec nous les tentes détruites et autres choses alourdies par la flotte et moisissant dans des flaques de déchets. On trouve de tout, du saumon à la brosse à dents. Ça sent mauvais, on se prend quelques éclaboussures dans les yeux, au début ça nous dégoûte, au bout d’un moment on s’en fout. Un grand nombre de déchets sont coincés dans des buissons piquants, c’est compliqué de tout retirer. Vers midi on s’arrête, on remonte presque tout le camp jusqu’à l’entrée pour aller manger après s’être lavé les mains dans un grand évier en fer comme ceux qu’on croise depuis ce matin le long de la rue principale. Je crois que c’est la seule source d’eau, mais on m’explique ensuite l’existence de douches au centre Jules Ferry. Des douches pour lesquelles tu attends 4 heures parfois plus, dans lesquelles ont te fait entrer par 10, quelqu’un appuie sur un bouton pour activer l’eau, et tu as 6 minutes. Je pense que du coup certains font leur toilette aux grands lavabos de fer dans la rue.

J’ai honte de vivre dans un pays qui accueille les gens comme ça, qui ne réagit pas, qui les regarde survivre dans cette misère et laisse les choses comme ça. Et pire ! Qui rase ce que ces gens ont construit, le peu de repères qu’ils se sont finalement bricolés. J’ai honte parce que même s’ils nous remercient pour le nettoyage qu’on fait on a quand même une putain d’étiquette « Français » sur la tronche. Rage mise de côté, je reprends. On entre dans une grande baraque en bois et on enlève nos chaussures pour s’assoir sur une sorte d’estrade à hauteur de hanches qui fait le tour du restaurant. On peut fumer dedans. On nous amène une flopée d’assiettes qui sentent tellement bon ! Des haricots rouges, du riz, des légumes de toutes sortes, de la viande avec des pois chiches marinés dans des sauces épicées, une purée d’épinards. Le tout se mange avec des Nân, des galettes de pain sans levure. C’est délicieux. Le ventre plein, retour aux déchets !

 

La tente de Taha

La tente de Taha

Un mot en anglais, il le traduit en arabe, moi en français

On trouve plusieurs choses qui pourraient resservir, des bottes en bon état par exemple. Mais on nous explique que ça ne sert à rien de les mettre de côté, que si ça a été porté par un migrant, un autre ne les portera pas. A cause de la gale et des autres maladies. Je me roule une cigarette pas loin de deux jeunes hommes en train de faire du feu dans un bidon en fer. L’un me propose un café. Je reste parler avec eux, et d’autres arrivent. Un plus jeune me serre la main pour me saluer, il me demande une cigarette. Je la lui roule, mais un homme plus âgé me dit en riant « He is bambino ! » je ne sais si j’ai fait une bourde ou non, mais il me rassure vite en me disant que ce n’est pas grave (je me rends compte ensuite qu’en fait le gamin fume habituellement). Je n’ai pas de filtre et l’un d’eux m’en donne alors une poignée pleine ! Après quelques mots échangés en anglais approximatif et surtout des rires qui font du bien, je retourne au nettoyage.

Une autre rencontre a eu lieu le lendemain, la plus marquante. Je m’occupais avec Bastien d’un tas d’immondices (là le mot est juste, tellement les choses étaient inidentifiables) juste à côté du grillage délimitant la jungle faite de bois et de bâches de la partie faite de containers alignés et surveillés en permanence par des rondes. Soit dît en passant on m’a un jour expliqué que dans ces containers vivaient 15 personnes sur 10m2, toutes origines confondues donc avec des risques d’altercations. Des jeunes koweïtiens nous invitent donc à boire un thé, et de fil en aiguille on se retrouve à passer toute notre après­-midi avec eux. On se fait aussi convier au repas du soir, ce que l’on accepte avec une once de gêne, mais beaucoup de bonheur. Pendant la soirée l’un d’eux me demande de lui apprendre le français, comme j’aime beaucoup enseigner j’accepte avec joie ! Et l’on décide alors d’échanger, un mot est choisi en anglais, lui le traduit en arabe et moi en français. Grâce à la phonétique, on s’en sort plutôt bien ! Mohammed voudrait rester en France et vivre ici, c’est peut-être moins difficile que de passer en Angleterre. J’aimerais trouver un moyen de loger nos nouveaux amis ! Peut-être leur trouver un job chez un fermier, au moins pour un temps, ce sera toujours mieux que la jungle froide et humide !

Une fête se profile à l’horizon…

Hier, nos amis bidouns Mohamed, Dahri et les autres nous ont conviés à boire le thé, puis au repas du soir. Du riz, des pois chiches et du coulis de tomates sont servis dans un grand plat posé au centre du cercle que l’on forme. Le riz a beau être brûlant, ils forment des boules dans leurs mains pour les pousser avec le pouce. Au début c’est compliqué, c’est très chaud et je n’en ai pas l’habitude. Mais ça tiédit un peu, et c’est délicieux. Cette façon de manger est tellement plus agréable et conviviale. C’est beaucoup plus logique que d’avoir chacun son assiette et en arriver presque à compter ses grains de riz ! Du thé est encore servi, ils y mettent tellement de sucre ! Mais je m’y habitue (et de retour chez moi je continuerai à en mettre autant par nostalgie). Un de nos amis bénévole nous rejoint avec sa guitare et commence un chant général. Tout le monde est tellement heureux sur le moment qu’on oublie où on est. On oublie la boue au-dehors, les barbelés, les armes qui circulent, les CRS qui encerclent le camp et les rats qui dévorent les restes à l’extérieur de cette cabane. Le froid commence à se faire sentir alors on sort allumer un feu, tous en cercle autour d’un gros bidon de fer cabossé. Le temps passe vite, il est temps de retourner à l’appartement de l’association. Nos nouveaux amis insistent pour que l’on revienne le lendemain. Et c’est sans faute à onze heures le jour suivant que l’on revient, avec un sac de clémentines et un cahier pour Mohammed qui veut continuer la classe. Le temps étant agréable, on se pose sur une couverture devant la cabane. Chacun son thé à la main, on continue le cours de français. Ça avance bien, on a une belle liste de vocabulaire et de phrases courantes. La journée passe vite et au moment pour nous de rentrer on propose de cuisiner le lendemain. En remerciement de leur magnifique hospitalité, de leur accueil chaleureux malgré leurs conditions de vie. Une fête se profile à l’horizon et on prévoit donc de dormir sur place le lendemain.

Au cours du précédent repas, on en a appris plus sur leurs origines, les Bidouns du Koweït n’ont pas la nationalité de leur pays, ils sont plus ou moins nomades, ils n’ont ni papiers ni aucun droit. Au Koweït, petit pays de 4 millions d’habitants, 2/3 des habitants ont des papiers, de l’argent donné tous les mois par l’Etat, une maison, des soins hospitaliers, et 1/3 sont « bidouns » et n’ont droit ni aux soins ni à un logement, ne peuvent pas travailler non plus et se font frapper par la police qui fait la loi. Les « Bidouns » ont donc quitté ce pays parce que n’ayant aucun droit là­-bas.

 

 

02-Baskets-Zone-sud-de-la-JungleCes choses que le « pays des droits de l’homme » ne fait pas

J’ai aussi appris de ces échanges à prendre le temps. Me voyant continuer à essayer de comprendre les symboles qu’il avait écrits dans mon carnet alors que mon thé était servi, Dahri m’explique que ce n’est plus le temps de la classe, mais celui du thé. De même quand le repas est bientôt prêt et que je commence à rouler une cigarette, il m’arrête en me signifiant que c’est l’heure de manger et non de fumer. Je comprends et trouve que c’est quelque chose dont on manque, à l’extérieur de ces cabanes de bois et de bâches. Le temps. On ne le prend pas, on le surcharge, toujours attelé à trois choses en même temps, manger devant la télévision, parler en écrivant un sms au volant de sa voiture, on devrait s’exercer à accorder à chaque chose le temps dont elle a besoin.

Nos amis bédouins nous racontent qu’au Koweït, la police a tiré sur l’un et cassé la jambe de l’autre, car ils demandaient des papiers. Quand ils sont arrivés en France Mohammed et un de ses amis ont été frappés par la police. Les policiers ont cassé deux doigts et une dent à l’un et ouvert l’arcade de l’autre. Pour eux, « Koweïtian police and French police is the same ».

Aujourd’hui, je travaille dans une association aidant les familles de réfugiés déboutés du droit d’asile, c’est à dire sortis du CADA (Centre d’Accueil de Demandeurs d’Asile, foyer ou dispositif hôtelier spécialisé pour l’hébergement des demandeurs d’asile durant le temps d’examen de leur demande), car leur demande d’accueil a été rejetée. J’en apprends chaque jour plus sur ce que le « pays des droits de l’homme » fait, ou plutôt ne fait pas. Comment peut­-on se permettre de continuer à afficher des slogans qui sont justement l’exact contraire de ce que vivent des gens qui n’ont besoin que d’aide ? Si ces personnes parcourent des kilomètres pour venir ici c’est parce le France se proclame terre des droits de l’Homme, tous croient arriver en pays libre, pensent y trouver une vie digne de ce nom, mais la désillusion est grande et c’est trop tard, tout l’argent économisé est perdu et ils se retrouvent parqués dans des jungles, dans des couloirs d’institutions qui les aident au compte-goutte, et même si les plus courageux s’en sortent plus ou moins au bout d’un moment en refusant de retourner d’où ils viennent retrouver les menaces de mort ou la misère, il reste la haine née de l’ignorance et la séparation du reste de la société.
Rose Michard, 19 ans, terrienne, Quimperlé

Crédit photos © Lofti Benyelles

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