Charlie Hebdo même pas mort !

Charlie hebdo Lille
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J’entends certains journalistes et politiques parler d’un « second 11 septembre ». Beaucoup disent qu’ils se souviennent de l’endroit où ils se trouvaient lors de l’attentat visant les deux tours jumelles, le 11 septembre 2001. J’avais six ans, je ne m’en souviens pas. Mais si l’on me demande où je me trouvais lors de l’attentat visant Charlie Hebdo le 7 janvier 2015, je pourrai répondre : j’étais dans le métro.

Fatigué, me plaignant du froid, me demandant si oui ou non, j’avais réussi mon examen. C’est à midi, trente minutes après les faits, que j’en prends connaissance. Twitter vient d’entrer dans une ébullition. Cette ébullition, c’est celle de la colère, de la tristesse, mais aussi de l’indignation. Parmi les trois mots qui composent la devise de la République Française, l’un vient d’être touché en plein coeur : Liberté. Cela suffit, me semble-t-il, à composer une raison assez forte pour s’indigner et se souder à ses compatriotes, de toutes origines, de toutes religions, de toutes appartenances politiques, de tous âges !

« Auriez-vous le numéro de… Charlie Hebdo ? Non. Ils sont tous partis ! »

De cette ébullition émergent des tweets et publications sur les réseaux sociaux, appelant au rassemblement, partout dans le pays. A Lille, le rendez-vous est fixé à 18h sur la Place de la République. Avec des amis, nous décidons de nous retrouver dans un café avant de rejoindre le rassemblement. En chemin, je cherche le numéro de Charlie Hebdo de ce mercredi. Impossible de le trouver : chaque kiosque a été dévalisé. « Bonjour, auriez-vous le numéro de… Charlie Hebdo ? Non. Ils sont tous partis ! ». Dans l’un d’entre eux, je parviens à trouver celui de la semaine dernière que je n’avais pas lu : il me faut un symbole à brandir dans la foule. Après notre café, nous nous dirigeons vers la Place de la République !

Ça doit être ça l’union nationale

Il fait froid, mes doigts sont engourdis. Une petite centaine de personnes est présente au point de rassemblement, lorsque nous arrivons. Presque personne. Des journalistes commencent à nous rejoindre pour capturer l’évènement : France 3, BFM TV, l’AFP, Grand Lille TV, la Voix du Nord… On attend, calmement, en se racontant notre journée, souillée par cette information à peine croyable. A 18h20, la place est noire de monde. La petite centaine de personnes est devenue milliers. Une foule immense et dense, mais silencieuse. Endeuillée. De tous les côtés, les gens se parlent, font connaissance, débattent, rient, pleurent. Les inconnus qui nous entourent deviennent soudainement des amis, à qui l’on sourit. Ça doit être ça l’union nationale, la cohésion d’un pays et de ses citoyens.

La douleur, l’indignation, la colère, la déception, la peur

Une femme d’une soixantaine d’années nous encourage : ça va être dur de vivre dans ce monde. Peu à peu, les pancartes, les affiches aux slogans « Je suis Charlie » se lèvent, tout comme les stylos et crayons, les bougies, les mains nues, aussi. Les caméras s’allument, les journalistes récoltent des témoignages, les flashs illuminent la place. Chacun semble vouloir garder un souvenir de ce moment. L’ambiance est calme, paisible, presque religieuse, mais horriblement triste et déchirante : dans chaque regard, on perçoit la douleur, l’indignation, la colère, la déception, la peur. Des enfants sont présents. En temps normal, je n’aime pas voir d’enfants dans les manifestations : que peuvent-ils défendre, du haut de leur petit âge ? Pourtant, ce soir, leur présence ne me dérange pas : le propos n’a là rien de politique, et je pense qu’à leur manière ils le comprennent. Ils comprennent que quelque chose de grave vient de se passer. Ils comprennent aussi concrètement que des gens sont morts, qu’ils ont été tués par d’autres personnes. Tuer quelqu’un, c’est mal. Pas besoin d’être adulte pour le comprendre. Des adolescents, des adultes, des personnes âgées sont également présents.

Tous là pour la même cause

Certains brandissent une affiche noire, sur laquelle il est écrit en blanc : « Je suis Charlie ». D’autres brandissent un numéro de Charlie Hebdo, c’est ce que je fais. Mon bras est tendu en l’air. J’ai froid, mes doigts sont raides et roses, je peux à peine les bouger. D’ailleurs, je peine à prendre des photos ! A côté de moi, mes potes sont eux aussi gelés. Tout le monde a froid, je crois, mais personne n’en tient compte. Les pancartes restent en l’air, comme les stylos, symboles forts de toute cette histoire. Le stylo, la seule arme des dessinateurs assassinés ce matin. Une dame me propose un gant, car je « risque d’avoir froid avec la main en l’air, comme ça ! ». Un journaliste de l’Agence France Presse se fraie un passage jusqu’à nous et nous demande s’il peut nous poser quelques questions. « Que faites-vous dans la vie ? Que pensez-vous de tout ça ? Pourquoi êtes-vous là ? ». Un autre, qui travaille pour la Voix du Nord, me demande l’autorisation de me photographier avec mon journal. J’accepte. Il me demande de m’approcher de lui pour qu’il puisse prendre mon journal en gros plan, et avoir vue sur la foule derrière. Je crains de me retrouver encadré dans la Voix du Nord, demain ! Qu’importe, comme tout le monde, je suis là pour la même chose et j’en suis fier. Dans la foule, on entend des « Charlie je t’aime ! », « longue vie à Charlie Hebdo ! ». Des applaudissements se font entendre, de plus en plus forts. En quelques secondes, les milliers de personnes présentes sur la Place de la République pleine à craquer applaudissent tous ensemble.

Le silence et les applaudissements pour meilleur discours

Ces applaudissements résonnent en nous comme le symbole du soutien infini, et que j’espère infaillible, de la Nation, de la République, face à ceux qui voudraient voir la liberté d’expression éteinte. Durant le rassemblement, aucun discours n’est prononcé. Jusqu’au bout, j’espère de tout mon coeur que personne ne prendra publiquement la parole. Un discours serait de trop. Les applaudissements, le silence, les stylos levés, sont à eux seuls bourrés de sens. C’est assez fou de vivre un moment pareil. Dans la douleur et la peine, on découvre que les Français sont capables d’être soudés, d’arrêter de se battre, de se regarder de travers, d’être froids. Ce soir, les Français sont libres, égaux et fraternels. Libres de témoigner leur respect envers les victimes, le journal, la liberté de la presse, la liberté d’expression, les valeurs de la démocratie.

Egaux face à la douleur, égaux en droits, comme le mentionne la citation de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen dont le premier article est gravé au centre de la place. Fraternels dans leurs regards, dans leurs paroles et leurs gestes, dans leurs sourires, dans leur simple présence. C’est un moment émouvant que nous vivons. Peu à peu, la foule se dissipe, après une heure symbolique de présence immobile et fière. Chacun de notre côté, nous rentrons chez nous, en gardant en tête la douleur de cette journée, et le souvenir plein d’espoir qu’est celui de la cohésion à laquelle nous venons d’assister.
L’un des assassins a crié en s’enfuyant : « On a tué Charlie Hebdo ». Je crois qu’à ce moment, il n’avait pas conscience qu’il disait faux. Charlie Hebdo n’est pas mort : il est devenu le symbole de la volonté implacable des Français à garder leur droit de penser et de dire. Je suis Charlie.

Thomas, 19 ans, étudiant, Lille

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