Charlie Hebdo : tous concernés !

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Ce mercredi 7 janvier, pour moi c’était jour de partiels dans mon université à Paris.

12h30 : Je révise à la fac en attendant mon épreuve quand je reçois une alerte de l’application du journal britannique The Guardian. « Shooting in Paris […] Charlie Hebdo ». Je suis surprise mais ne m’attarde pas sur cette information, d’autant plus qu’elle est en anglais, les mots les plus choquants ne me sautent pas aux yeux. Je me souviens vaguement d’un événement violent qui avait déjà eu lieu à la rédaction, mais cela ne peut pas être si grave. La priorité c’est de réviser mon partiel. Le mot « shooting » est encore loin de moi »

13h : alors que j’attends avec d’autres étudiants l’ouverture de la salle pour passer mon épreuve, une amie m’envoie « Fais gaffe à toi ». Ma première réaction est la surprise et l’incompréhension. Elle rajoute les détails de l’information, me disant que les tueurs sont en cavale. Mais cette amie, je la connais, elle se passionne pour les sciences politiques, est engagée auprès d’associations et militante avant tout. Comme d’habitude, elle alerte tout le monde car pour elle c’est de première importance.  Le déni. Ce n’est pas de moi que l’on parle, pas des gens que je connais et que j’aime. Je dialogue brièvement avec les autres étudiants, nous nous demandons où sont les locaux, s’ils sont loin de notre fac (oui). On ne réalise pas, on pense à soi, à son partiel qu’il faut absolument réussir. Le terrorisme est un quotidien international très lointain, même lorsqu’il agit à quelques arrondissements.

13h15 : mon partiel d’Ethnologie commence. L’ethnologie, ou anthropologie, c’est la science de notre rapport à l’Autre. Là tout de suite vous vous dites, et alors, ça pourrait être un partiel de biologie, ça ne changerait rien à l’horreur des choses. D’ailleurs, Charlie Hebdo n’a pas effleuré mon esprit pendant 2h30.

Tout à coup ça me concerne…

15h30 : je sors de mon partiel, soulagée, satisfaite de la copie que j’ai rendue. Puis je consulte mon téléphone et là les nouvelles alertes racontent… Je ne lis pas Charlie Hebdo mais je connaissais l’affaire des caricatures. Je connaissais le nom de ces grands dessinateurs subversifs qui racontaient la folie du monde avec une puissance qui vaut mille mots. Je ne réalise pas vraiment…

Je marche vers mon arrêt de tram et je lis que Bernard Maris est lui aussi décédé. C’est un nom que je connais mais surtout une voix. Il me semble encore entendre Patrick Cohen annonçant le débat économique du vendredi matin opposant Bernard Maris et Dominique Seux. Je n’écoutais que vaguement, parfois plus attentivement entre deux tartines.

Tout à coup le terrorisme se rapproche. Il a touché une voix que j’avais déjà entendue, une voix qui comme des milliers de voix et de plumes journalistiques s’efforçait de débattre du quotidien, de comprendre ce monde. Tout à coup, c’est réel, concret, ça me concerne. Ca nous concerne tous. Il n’y a plus de distance géographique ou de différence de statut entre un journaliste et un étudiant.

L’Autre c’est aussi le terroriste

Alors je me prends une claque. J’ai la haine, de la haine brute qui convoque la violence. Je me rends compte de l’ironie magistrale de la situation. Pendant trois heures j’ai dû répondre à des questions, disserter sur notre relation à l’autre. L’Autre c’est la personne que tu vois mendier tous les jours au même endroit, ton voisin de RER, le/la maire, le/la collègue, l’ami(e), la personne à l’autre bout du monde qui vit avec trois fois plus ou trois fois moins que toi, et oui, l’Autre c’est le terroriste aussi.

Dans un texte que j’avais à étudier ce jour-là, le philosophe français Sartre dialoguait avec l’homme de lettre et homme politique sénégalais Léopold Sédar Senghor. Sartre avait écrit en 1948 la préface « Orphée noir » du livre Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de Senghor.
Dans ce texte, Sartre réalise que c’est le regard de l’homme blanc qui a jugé, classé, dominé, exterminé l’Autre pendant des milliers d’années. Dans un sens, il reconnaît l’injustice, la violence, le meurtre des corps et des esprits. Dans ce contexte de décolonisation, les choses changent à jamais car il n’est plus question à nouveau de juger l’autre et de se croire dominant.

Au delà des textes, la réalité est difficile. On n’efface pas des centaines d’années de haine, d’incompréhension ou d’exploitation de l’Autre. C’est une reconstruction lente et douloureuse.

Réagir face à celui qui veut nous faire taire

Finalement, ce qui a achevé mon esprit, car mon corps lui est toujours là, c’est que la première question de mon devoir posait la question du but de l’ethnologie. Faire de l’ethnologie, c’est étudier l’Autre, mais avant tout reconnaître qu’il nous ressemble. Il est nous, en plus grand, avec moins ou plus de dieux, une peau plus claire ou plus foncée. Il est différent mais ce qui nous intrigue avant tout c’est qu’il nous ressemble. C’est un être humain qui vit, respire, aime, se révolte.

Aujourd’hui, pourquoi vouloir éliminer celui qui nous ressemble ? Celui avec qui nous pouvons dialoguer, construire, échanger, nous mélanger. Nous améliorer ! Où est le progrès ? Qu’a t-on appris du passé déjà trop sanglant ?

Je suis rentrée chez moi sous le choc, emplie d’une haine rare, car le terrorisme veut faire peur mais il incite à la rage aussi. Je n’ai pas d’armes et je suis incapable d’être violente. Mais tous ne le sont pas.

La difficulté aujourd’hui, c’est de réduire cette haine en simple colère, celle qui donne l’énergie de soulever les vieux préjugés, nous rassembler et faire un choix. La violence ou le changement ? C’est à nous, les jeunes, de décider comment sera la société de demain. Comment réagir au terrorisme ? Comment réagir face à l’Autre quand il veut nous faire taire ? Comment réagir face à l’Autre ?

Lucille, 21 ans, étudiante et volontaire en service civique, Paris

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