Poitiers : un an de l’autre côté du Clain

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« Comment-ça tu dois attendre le bus? »  »Quoi ? Tu n’habites pas en centre-ville ? »  »Mais attends, t’es payée pour habiter là-bas ? » Autant de questions que j’ai maintes fois entendues au cours de cette année et qui m’ont fait sourire.

Fini l’appart seule en centre-ville

Depuis 2011, la section locale de l’AFEV (l’Association de la Fondation Étudiante pour la Ville) de Poitiers a ajouté une nouvelle corde à son arc dans la lutte contre les inégalités en mettant en place le programme KAPS (Colocations à Projet Solidaire. Concrètement, une KAPS à Poitiers, c’est une colocation de trois étudiant(e)s au cœur des quartiers les moins favorisés de l’agglomération (Beaulieu, Saint-Eloi, les Couronneries). Derrière l’idée de favoriser l’accès des jeunes au logement, se dessine un projet plus global de contrer les inégalités, sociospatiales notamment. En échange d’un logement à relativement bas coûts, les colocataires s’engagent à mener un projet avec et pour les habitants, toujours dans l’optique de créer du lien social dans ces quartiers.

Ainsi, après avoir été bénévole l’an dernier, 2 heures par semaine, pour accompagner une petite fille des Trois-cités, j’ai donc décidé de faire un pas de plus dans l’engagement et de troquer, pour cette deuxième année, mon studio de centre-ville pour une colocation avec deux étudiants inconnus, aux Couronneries. Une décision que je n’ai pas regrettée une seule fois, tant cette expérience a été particulière et enrichissante.

À la découverte de « la ZUP »

Les Couronneries,  »la ZUP » de son petit nom, c’est ce quartier qui commence aux trois grandes tours que l’on voit depuis l’escalier vitré de Chaboureau, c’est ce quartier de Poitiers qui compte plus de 8000 habitants et où l’habitat social représente entre 60 et 70 % des logements (contre 7 % dans l’enceinte du centre-ville !). Malgré un intérêt constant des pouvoirs publics et des succès remarquables de la politique de la ville menée dans les années précédentes, le quartier reste parmi ceux qualifiés de ‘prioritaires’ par la nouvelle politique de la ville de 2014. Même si la France ne connaît pas une ghettoïsation aussi poussée que certaines métropoles du continent américain par exemple, nous ne pouvons pas fermer les yeux devant une certaine ségrégation urbaine qui persiste dans notre pays. Ainsi, même à Poitiers, quelques quartiers concentrent la majorité des logements sociaux et sont plus durement touchés que d’autres par le chômage ou l’échec scolaire. Mais les Couronneries, ce n’est pas non plus que cela, c’est aussi le plus grand marché de la Vienne, qui fait vivre chaque dimanche la place de Provence, c’est un planning d’activités bien rempli à la Maison des Jeunes et de la Culture, ce sont plusieurs temps festifs sur l’année (le carnaval du quartier par exemple) et autant de belles rencontres avec les enfants, les parents, les voisins.

Après un an passé dans le centre-ville, comme la majorité des étudiants qui s’installent temporairement à Poitiers pour leurs études, j’avais l’impression de ne pas connaître la ville qui m’accueillait. Comme la majorité d’entre nous, j’ai connu cette période où l’horizon se borne au triangle  »appartement-SciencesPo-Monoprix », et éventuellement, à l’occasion, quelques heures aux Trois-Cités pour le bénévolat. Et dire que j’ai failli quitter Poitiers sans avoir vu l’un de ses visages…

Réhabiliter des caves, et plus

Depuis septembre, mes colocataires et moi avons ainsi commencé à connaître nos nouveaux voisins, leur histoire, leurs préoccupations. Dans nos dialogues avec eux et avec le bailleur social, c’est le problème de l’insalubrité des caves collectives qui est souvent revenu. À partir de nos sensibilités personnelles et de ce constat, nous avons donc décidé de mener un projet de réhabilitation de ces caves, peu entretenues et souvent jonchées d’encombrants qui attendent de partir à la déchetterie. Et pour que cette logique de respect des espaces collectifs perdure, pourquoi ne pas installer un local à vélo qui multiplierait les passages et encouragerait les voisins à en prendre soin ? Dans l’idéal, il était même prévu de pousser cette dynamique jusqu’à organiser des temps collectifs, entre voisins, pour échanger ou réparer certains objets qui pourraient ainsi avoir droit à une seconde vie.

Mais le fait est qu’un an, c’est court, et d’autant plus lorsque les acteurs sont multiples, les délais parfois longs et les contraintes matérielles nombreuses. Et puis, soyons honnêtes, on ne peut nier que l’engagement associatif vient rarement sans son lot de questionnements : est-ce que mon action répond à un besoin des habitants ou uniquement à mon envie de mener un projet ? Ce projet est-il compatible avec la réalité du quartier ? Comment faire la part des choses lorsque l’on discute avec des acteurs comme le bailleur social, les associations ou les habitants, qui sont rarement neutres ? Autant de questionnements auxquels je n’étais pas préparée, auxquels je n’ai pas vraiment de réponses et qui m’ont amenée à réfléchir sur ma conception de l’action associative, sa réalité, ses forces et ses faiblesses.

10 minutes contre l’entre-soi

Cependant, malgré ces doutes passagers et bien que le troisième temps de notre projet ne verra sans doute pas le jour avant mon départ, cette année aura vraiment été enrichissante sur tous les plans.

Intégrer une KAPS c’est peut-être ajouter 10 minutes de bus à son trajet quotidien du matin, mais ce n’est se restreindre en aucune façon. Au contraire, c’est s’ouvrir tout un univers de possibles en fissurant un peu la barrière de l’entre-soi « sciencespiste », c’est ne pas toujours penser qu’à soi et apporter une petite pierre à un édifice bien plus grand. Triste à l’idée de quitter si tôt cette ville que j’ai appris à aimer, je dis à tous ceux qui y restent : profitez-en !

Apprendre à connaître Poitiers, quitter la petite bulle privilégiée du centre-ville, élargir son horizon, faire face à ses préjugés, lutter contre la ségrégation sociospatiale, réaliser un projet solidaire, prendre de son temps pour les autres, faire de belles rencontres : pour moi les KAPS ça restera donc tout cela… et tellement plus encore !

 

Audrey L., 19 ans, étudiante à Sciences-Po, Poitiers

Crédit photo Alain Montaufier

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