Ninon V.

Ninon V.5 janvier 2019

"Je suis toujours agacé par les écrivains qui disent écrire chaque phrase comme si c'était la dernière de leur vie. C'est accorder trop d'importance à l'oeuvre, ou trop peu à la vie" (Le lambeau, P. Lançon)

Harcelée au collège, mes profs n’ont pas su gérer

Arrivée au collège, j'ai vite rejoint la case "intello" et les moqueries qui vont avec. Si le comportement de mes harceleurs m'a fait souffrir, c'est surtout l'attitude de mes profs que je remets aujourd'hui en question.

Par Ninon V.5 janvier 2019

Je suis entrée au collège avec des étoiles plein les yeux. Enfin arrivée dans la cour des grands, en chemin pour devenir adulte. J’étais si fière ! Terrorisée, mais fière. Mais qui dit collège dit puberté, âge de la moquerie, âge de la connerie. Je n’ai pas été victime d’un harcèlement physique réitéré. Je n’ai pas été rackettée ou violentée. Mais j’ai subi un harcèlement moral, un harcèlement verbal. Encore aujourd’hui, je ressens un mal-être et une forme de douleur à l’évocation de ces souvenirs.

C’était un harcèlement du quotidien, petit et mesquin, dont on ne perçoit pas forcément l’importance. J’ai en tête le souvenir de paroles, de moqueries, d’insultes… Une fille venue me voir, comme ça, sans raison, pour me faire savoir qu’elle trouvait que j’avais « une tête de rat ». Des commentaires sur le poids, les vêtements, les notes. On connaît tous cette insulte, si incompréhensible lorsqu’on en est la cible : « T’es une intello ! De toute façon, c’est tout ce que tu sais faire. Tout dans la tête, rien dans le corps. »

Le pire dans cette histoire, c’est que je n’ai jamais vraiment reçu d’aide de mes profs, au contraire.

« Balance », « connasse »

Je suis entrée en sixième, chamboulée par ce changement énorme qu’est le passage de l’école primaire au collège. J’étais en train de manger quand une fille est arrivée derrière moi, grande, baraquée, très impressionnante. J’ai entendu chuchoter à côté de moi : « C’est une troisième. » Elle s’est approchée, m’a demandé si j’allais manger ma tarte au chocolat. « Oui, heu… Désolée, oui, je vais la manger, pardon. » Mon avis lui importait peu. Elle s’est saisie de mon gâteau. J’ai essayé de répliquer quand tout à coup… « Sbaf » ! Une énorme gifle. Je suis restée interdite, je ne bougeais plus. Je l’ai vue s’éloigner avec ma tarte, s’asseoir à sa table et rire, rire de cette bonne blague qu’elle venait de faire à cette gamine, qui avait maintenant les larmes aux yeux.

Je suis restée là, mes amies me regardant avec insistance. Et, je ne sais pas ce qui m’a pris. Un réflexe, une leçon apprise et répétée par mes parents : j’ai levé la main, dans le self, pour appeler un pion. Pour appeler à l’aide. L’affaire s’est poursuivie chez la CPE, mais a rameuté l’ensemble du collège, comme assoiffé de sang. La jeune fille a été réprimandée, on lui a demandé des excuses. Elle ne me regardait même pas dans les yeux. Elle a lâché quelques mots, puis demandé à partir. On lui a dit qu’elle avait un peu dépassé les bornes et qu’il fallait qu’elle se calme. Vlam. La porte a claqué.

Je suis sortie, tremblante. Face à moi : un torrent d’ados déchaînés, qui attendaient. Aucun adulte à l’horizon. « Balance », « connasse », « elle va sûrement passer en conseil de discipline à cause de toi ». Je me suis terrée dans les toilettes jusqu’à la fin de la pause.

Finalement, rien n’a réellement été fait. Je ne parle pas d’une punition sévère. Avec du recul, je pense que ce n’était pas ce qui importait le plus. Mais une sensibilisation quelconque. Montrer que ce n’était pas normal. J’ai croisé cette fille tous les jours de l’année. Elle n’a jamais cessé de me tuer du regard dès qu’elle me voyait.

Je n’étais qu’une « putain d’intello »

J’avais une professeure d’anglais que j’adorais. Un jour, je suis arrivée en retard en classe. J’ai toqué, je suis entrée, elle n’a rien dit. Quelques secondes plus tard, un autre élève est arrivé, et elle l’a incendié devant toute la classe. À la fin du cours, des élèves m’ont prise à partie, me disant que j’étais une privilégiée et que, de toute façon, c’était parce que je n’étais qu’une « putain d’intello ».

L’année suivante, il y a eu la très cérémonielle élection des délégués. Moi, j’étais dans un coin à côté de ma meilleure amie, spectatrice. Cette même prof a insisté pour inscrire mon nom au tableau. Je me suis retrouvée candidate, un peu contre mon gré, parce que je savais que tout cela ne pourrait se solder que par un échec. Le soir, en rentrant chez moi, je me suis sentie vidée. Et puis trahie, parce que toute cette comédie d’élection n’avait fait que renforcer ce statut « d’intello » qui me collait à la peau depuis déjà deux ans.

Mon année de cinquième fut la pire de toutes. Je luttais chaque matin pour me lever et affronter le regard des autres, les moqueries, les railleries… Dilemme : adorer apprendre et ne pas participer pour ne pas attirer l’attention. Je me suis retenue, mais qu’un peu. C’était ma petite lutte quotidienne. Braver les remarques, essayer de passer outre.

Simon l’a aussi subi. Harcelé, insulté, violenté, il a fini par réagir, violemment. Peu fier de son comportement, il a mis du temps à retrouver sa confiance en lui.

Chaque jour, j’ai subi des humiliations. Parce que j’étais une bonne élève et que j’aimais apprendre, mais aussi parce que mes professeurs ne se rendaient pas compte que prendre la même élève en exemple devant toute la classe est un jeu dangereux lorsqu’on a 13 ou 14 ans. Cela reviendrait presque à cautionner le comportement de ceux qui m’ont harcelée, non pas par une forme d’ignorance voulue mais par une inattention toute aussi risquée.

Les adolescents peuvent être immatures, idiots et ne pas avoir assez de recul sur ce qu’ils font vivre aux autres. Les adolescents grandissent et mûrissent, ils passent à autre chose et ne souviennent peut-être même plus de toutes ces choses terribles qu’ils ont pu vous dire.

Les professeurs, en revanche, ont des responsabilités. Leur parole n’est pas sans conséquences. Cibler la bonne élève, c’est la mettre à part, dans une case. C’est la mettre sous le feu des projecteurs ou au centre de l’arène.

 

Ninon, 19 ans, étudiante, Toulouse

Crédit photo 13 Reasons Why  (série,2016) // Brian Yorkey/Netflix

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1 réaction

  1. Bonjour Ninon,
    j’ai été très émue par votre témoignage. Quelle idée de considérer qu’une jeune fille ait une tête de rat, soit une putain d’intello…Mais félicitation, vous avez réussi à poursuivre vos études malgré tout.
    j’imagine que tout cela a dû être une véritable épreuve pour vous.
    Je suis de tout cœur avec vous. Je vais avoir 51 ans dans 2 mois, j’étais au collège dans les années 80. J’ai été moi-aussi victime de harcèlement. Eh oui, ça existait déjà à l’époque. J’ai quand-même réussi à décrocher un BTS de Gestion. Mais j’ai eu dû mal à trouver du travail…Et je n’ai pas eu le courage d’avoir des enfants. Lorsque j’ai quitté l’école en 1990, j’avais l’impression que le harcèlement scolaire prenait de l’ampleur et je n’ai pas eu envie que mes enfants connaissent ce que j’ai connu et peut-être en pire. Et quand je vois tout ce qu’il se passe maintenant…Vous trouverez ci-dessous mon adresse e:mail, si vous avez envie de partager des choses avec moi.
    A bientôt.