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Lou M.12 novembre 2019

Harcèlement scolaire : ma seule amie était la solitude

Au collège, chaque jour, je me préparais pour aller à l'échafaud. Mon harcèlement scolaire, je l'ai subi en silence, sans savoir vers qui me tourner.

Par Lou M.12 novembre 2019

Je me lève, il est 7h, on est jeudi et je ne veux pas aller en cours. J’ai la sensation que rien ne changera et j’ai mal au ventre. Comme tous les jours depuis la rentrée. Je ne prends pas de petit déjeuner. Ça ne sert à rien à part donner encore plus de force à cette envie de vomir qui me prend la gorge. Je dois me dépêcher de m’habiller car ce que j’aime encore moins que d’aller en cours, c’est d’arriver en retard. Drôle d’idée de se presser pour aller à l’échafaud. Oui, c’est comme ça que je le ressens. Je me sens condamnée dans une institution qui pourtant doit nous apprendre la liberté. Je suis une élève harcelée qui ne sait plus vers qui se tourner. De la quatrième jusqu’en fin troisième, même si au lycée, parfois, ça ne se passait pas mieux.

Si je renchéris ça va être pire

8h25. J’arrive devant la grille, je détache mon vélo, j’inspire un grand coup et j’avance. Je presse le pas, si je reste trop longtemps sur place quelqu’un trouvera une remarque à me faire. Trop tard, je me fais alpaguer dans la cour, ça commence : « Eh, tes parents ils te nourrissent pas. Je pense qu’en vérité tu dois manger dans la gamelle de ton chien pour avoir ce corps, je pense même que tu dois passer après le chien. » Je ne dis rien, ça sert à rien de toute façon, si je renchéris ça va être pire. Je continue mon chemin en l’ignorant mais il n’est pas du même avis, alors avec ses potes ils me bloquent le passage, et c’est reparti : « Mais dis-moi t’es un mec ou une fille, parce que là c’est vraiment chaud. » Je pousse ces gars pour passer, l’insulte au bord des lèvres. Inspire, expire, ils n’en valent pas la peine.

Sorti en 2017, 1:54 est un film québécois qui parle du harcèlement scolaire. À travers des intimidations quotidiennes, une pression constante et des moqueries à répétition, Tim essaye de se débattre et d’exceller dans son sport : l’athlétisme. Un film à voir !

Arrivée devant ma salle, je me mets à l’arrière, si je me mets trop en évidence ça va encore donner lieu à des critiques. J’y vois rien à l’arrière, mais c’est toujours mieux que d’être au centre de l’attention de ces gars-là.

Mon prof de maths nous rend les copies du dernier devoir maison rendu. Pour une fois j’ai une bonne note, lui aussi le remarque et très délicatement me répond : « Ce devoir n’est pas de toi, toi tu es nulle en maths, t’as un niveau de sixième et encore, maintenant dis-moi qui t’a aidée pour le faire. » Il se retourne et je reçois de la gomme dans la tête. Je vois une feuille passer dans les rangs sans jamais venir à moi. J’ai envie de pleurer car je sais que cela me concerne, j’en ai marre mais je ne dis toujours rien. Je ne comprends pas mes réactions, d’habitude je n’ai pas ma langue dans ma poche, là j’ai l’impression d’être diminuée, j’suis pitoyable et j’essaie de gagner leur amitié malgré tout.

« Crève en silence »

12h30. C’est l’heure de manger. Je suis les filles de ma classe, mais celles-ci me font comprendre que je ne suis pas la bienvenue. Pas directement hein, mais par des : « J’espère que cette sans amis ne viendra pas à notre table. Quelle hypocrite, elle croit pouvoir venir s’installer à notre table comme ça. » Les regards ne mentent pas, et mon dégoût pour ma personne non plus.

Je m’installe à une table seule, j’essaie d’aller le plus vite possible ; sentir les regards sur sa personne, ça n’a jamais rien d’agréable. Heureusement je croise Margot, ma seule vraie copine, mais je ne veux pas la fatiguer avec mes problèmes ni l’empêcher d’aller manger avec ses amis. Je sors de la cantine, une bille au ventre, je me suis encore laissée faire.

Si tu es victime ou témoin de harcèlement, tu peux faire quelque chose. Investie dans le bien-être des enfants et adolescents depuis 20 ans, l’entreprise HopToys donne les outils nécessaires pour réagir.

14h. Le prof est absent, on a une heure de perm, je le sens mal cette histoire. Dans le mille, un garçon de ma classe vient me voir et m’explique que la fiche qui circulait en cours de mathématiques, c’est en fait une chanson écrite sur moi. On y trouve des jolies paroles comme « son seul ami c’est la solitude ». C’est tout ce que j’ai pu savoir sur cette feuille, ce garçon ne voulait pas trop en dire. De un car selon lui les paroles étaient trop dures, et de deux car il ne veut pas avoir de problèmes.

J’arrive en permanence. La tension monte d’un cran, la fille à mes côtés se tourne vers moi et commence à m’embrouiller. Apparemment j’suis une sale hypocrite qui prend les gens de ma classe pour des bouche-trous. Sacrée définition de ceux qui, dans la cour, referment le cercle devant moi pour éviter que je puisse parler avec eux. Les garçons derrière elle commencent à s’agiter, ils m’insultent allègrement, m’humilient devant toutes les autres classes. Je suis une « bonne à rien », une « sans amis », « une connasse », une « pétasse », voire même une « salope qui cache son jeu ».

La fille à côté de moi a arrêté cette marée d’insultes, elle s’est tournée vers eux et leur a expliqué que l’embrouille était entre elle et moi. Sympa de sa part, elle qui a commencé à me prendre la tête en public.

16h. J’ai EPS, on fait de l’acrosport et c’est à mon groupe de passer. Étant la plus légère, je suis en haut de la pyramide. Peu confiante, arrivée en hauteur mes jambes tremblent, je chute et je retombe mal sur le dos. Asthmatique, je n’arrive plus à respirer. J’entends à côté de moi un gars ricaner et dire : « Crève en silence, au moins ça arrangerait tout le monde. »

Si on avait mieux été informé sur ce sujet,  j’aurais pu stopper ça plus rapidement

Je ne sais plus comment réagir. Je ne comprends pas cet acharnement, mes parents ne voient rien mais en même temps je ne leur dis rien : je sais comment ils réagiront et rien ne pourra s’arranger. C’est toujours la même chose, dès qu’un élève dans mon cas trouve le courage d’en parler, c’est toujours pire par la suite. On devient « une balance », une « victime ». Si les parents s’en mêlent c’est encore pire, c’est encore plus de coups bas, presque un défi pour eux de ne pas se faire choper. Pas vu pas pris, c’est ce que l’on dit hein ? Les professeurs, n’en parlons pas. Pour la plupart « c’est pas si grave », quoi qu’il arrive il faut s’en sortir tout seul, sinon ça empire.

Alors je m’accroche, je sais que je suis plus forte que ça. Je me dis que contrairement à tous ces gens, demain sera toujours là, et puisque demain n’attend pas, je me dois d’avancer pour jamais ne le laisser me devancer. Je me dis qu’avec le passage au lycée, je vais inévitablement changer de classe ; c’est d’ailleurs ce qui m’a fait tenir. Car autant de la sixième à la troisième, la classe n’a pas bougé (section sportive oblige), autant avec le passage au lycée, je ne serai plus avec eux.

Le harcèlement scolaire, c’est une conduite abusive qui ne s’exprime pas qu’à l’école mais aussi dans la rue. Nombreuses femmes et filles le vivent tous les jours. Ines, Myriam et Ashley sont au lycée et nous le raconte.

Avec du recul, je pense que j’aurais dû en parler à un adulte, peut-être qu’il aurait trouvé une solution. On est 7 putain de milliards d’humains sur cette terre, alors on n’est jamais vraiment seul, il suffit de se tourner vers le bon côté.

Je pense que si on avait mieux été informé sur ce sujet, si j’avais eu la chance d’avoir en poche ce fameux 3020, le numéro « harcèlement scolaire », j’aurais pu stopper ça plus rapidement. Je trouve qu’il est toujours plus simple de parler de quelque chose d’aussi personnel à un inconnu. L’avantage, c’est que l’on peut toujours raccrocher si on ne veut pas continuer, on est obligé à rien. Pour une fois qu’on peut décider, et que l’on peut enfin se reposer.

 

Lou, 21 ans, étudiante, Nanterre

Crédit photo Unsplash // CC Nicholas Bui

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1 réaction

  1. Tu es forte Lou !