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Brandy Boloko20 février 2020

Municipales (1/5) – Un jeune candidat noir, ça ne laisse pas indifférent

Aux élections municipales de Louvres, je me démarque de mes opposants. Parce que je suis jeune et noir, ma candidature fait réagir !

Par Brandy Boloko20 février 2020

Louvres c’est une ville plutôt rurale en train de s’urbaniser. Traditionnellement familiale et agricole. Les trois derniers maires depuis la Seconde Guerre mondiale sont tous agriculteurs. Tous des hommes, âgés, blancs. Et moi j’arrive comme un cheveu sur la soupe pour me présenter aux élections municipales en étant un jeune homme noir de 22 ans, pour casser les codes. Que les gens le voient positivement ou négativement, ça marque.

Le jour où France 2 est venu à Louvres pour ma candidature par exemple. Après l’interview, nous sommes allés au café du centre-ville. J’ai dit bonjour au barman, aux quelques personnes assises autour du bar. Une personne âgée m’a dit : « Vous êtes candidat vous ? Vous avez quel âge ? » « 22 ans, et vous ? » « Ça c’est pas votre problème… », puis je l’ai entendu marmonner. « C’est incroyable ces jeunes qui se croient tout permis. » Ça symbolise assez bien que les jeunes doivent rester à leur place. Comme ce qu’on peut dire à Greta Thunberg !

Au vestiaire, on m’appelait « Monsieur le maire »

Ça, c’est plutôt les personnes âgées. A l’inverse, les jeunes de ma ville, ça les motive. Je fais partie du club de foot de Louvres. Je joue avec les seniors (20-34 ans). J’avais annoncé ma candidature un samedi au café près de la gare avec pas mal de gens. C’est une ville où les informations circulent très vite. Alors dès le mardi, en arrivant au club, tout le monde m’appelait « Monsieur le maire ». Une partie du vestiaire en tout cas.

L’autre partie n’y croyait pas. Ils pensaient pas qu’un jeune pouvait le faire. Ils m’ont pas pris au sérieux mais après un mini discours, ils se sont rendus compte que c’était pas des blagues, que j’allais faire du tractage, du porte-à-porte, pas que m’habiller en jogging mais aussi me mettre en costume, comme pour aller voir le président du club par exemple ! À partir de ce moment-là, ils m’ont tous suivi, dans l’espoir que quelque chose change, avec moi. Donc une réaction en deux temps : la surprise, puis l’approbation.

Quand les gens dépassent l’étiquette, ça les motive !

J’ai l’impression de toucher des gens qui n’allaient pas voter aussi ! Parmi ceux qui jouent au foot avec moi, qui pensaient que c’était une blague, certains sont des « grands » du quartier, des leaders qui n’allaient pas voter avant. Danny était déçu de la politique, mais maintenant il me soutient complètement et vient faire du porte-à-porte avec moi. Ou Ali, un défenseur du club, un enfant de Louvres qui a de l’influence à la cité et qui va aller voir les jeunes et les inciter à voter.

Dans la rue, les jeunes me reconnaissent aussi. Ça se propage, même dans le collège de ma petite sœur ils en parlent et ça remonte jusqu’aux parents ! Au garage Renault, on m’a dit : « Mon fils m’a parlé de votre candidature. » Cette jeunesse était mon élément pour entrer dans la vie politique, et ça a l’air de fonctionner.

Surtout qu’en plus d’être jeune, je suis noir. La mère d’un ami m’a invité chez elle pour discuter et, à peine bu mon café elle m’a dit : « Je ne vote pas pour les femmes, les Noirs et les Arabes. » Alors que c’est une Arabe elle-même ! On a parlé pendant presque trois heures, du programme, de mes opinions sur certains sujets délicats. Et elle a fini par décider de voter pour moi ! Elle est même investie dans la campagne. Je suis entré par les jeunes, mais maintenant je touche tout le monde.

Pour mes opposants aux municipales, jeune c’est pas sérieux

Avec mes opposants, on s’est jamais vus tous les trois en même temps. Toujours séparément.

Le premier, c’était au conseil municipal. Avec mon équipe, on s’installe dans la salle. Mes deux adversaires siègent au conseil. À la fin, l’un d’eux me demande si on peut discuter. S’ensuit un long monologue : « Quel est le sens de votre engagement ? Ecoutez, pour être Maire il faut des compétences, de l’expérience. Vous ne connaissez pas le prix de ci, de ça, de l’eau par exemple. Alors que moi j’ai travaillé dessus pendant plusieurs dizaines d’années… » En gros : « tu es trop jeune, incompétent, tu ne peux pas te présenter ».

Selon l’étude de l’Association des maires de France (AMF) en 2018, les maires sont en moyenne assez âgés : 62 ans toutes communes confondues. Mais des jeunes il y en a ! Actu.fr fait le portrait de quatre jeunes, candidats pour la première fois aux municipales.

Il me l’a dit en aparté mais je pense que c’est ce sur quoi il m’attaque auprès des gens. Ma candidature ne serait pas sérieuse, je n’aurais pas fini ma liste, ce qui est faux. C’est comme ça qu’il me décrédibilise. Les habitants qui me sont favorables me l’ont dit. Des mères de famille me disent : « On m’a dit que votre candidature n’est pas sérieuse, c’est vrai ? »

Je ne veux pas perdre cette étiquette, ce symbole

L’autre candidat était venu discuter pour qu’on travaille ensemble. Je lui ai proposé de faire une candidature à deux têtes de liste et il a refusé : « Brandy, je ne vais pas laisser quelqu’un d’aussi jeune être Maire. » Si j’avais 40 ans, on ne me dirait pas que c’est pas sérieux !

Mes deux adversaires aux municipales ont 54 et 65 ans, ils représentent l’ancien Louvres. Ceux qui dominent par leur propriété foncière, agricole, par leur âge. L’ancien contre le nouveau Louvres. Leur candidature et la mienne.

Pour les élections municipales, Sylvain préfère voter dans son village d’enfance plutôt que dans une grande ville. Et ce, même si les résultats sont joués d’avance.

Après trois mois de campagne, je retiens que ma jeunesse et ma couleur interrogent mais que plus le temps passe, plus j’arrive à convaincre les gens. À être un candidat aux municipales à part entière. L’idée c’est pas non plus de perdre cette étiquette jeune parce que je suis un symbole, un exemple pour ceux qui s’identifient à moi. C’est une fierté et un handicap. Alors qu’être jeune, être noir, ça ne devrait pas être un frein.

 

Brandy Boloko, 22 ans, candidat à la mairie de Louvres (95)

Crédit photo Brandy Boloko // Visuel TEAM ZEP

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