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Ilona D.1 décembre 2019

« Nanterre pas tes rêves ! » : ma fac, mon entrée dans la vie politique

L'année dernière à Nanterre, pour la première fois, je me suis engagée politiquement. Une révélation personnelle qui me laisse encore un goût amer...

Par Ilona D.1 décembre 2019

J’étudie à Nanterre, la mythique fac de mai 68. Au début, je ne pensais même pas au politique. Le post-bac signifiait liberté, rencontres et soirées. Mais mon année de L2 m’a ouvert les yeux à jamais.

2018. À Nanterre, la révolte était devenue comme une obsession, il était logique que mai 2018 soit une réédition. Pour l’opinion publique, c’était des « bobos en sarouels qui voulaient pas avoir cours », ou des « fouteurs de merde n’étant même pas à Nanterre ». C’était trop approximatif pour moi. J’ai voulu être au cœur des débats et me faire ma propre idée.

Un mouvement qui touchait des milliers de personnes

Je me suis donc renseignée. À Nanterre et dans la plupart des autres facs françaises, la loi Vidal était en cause. Cette loi avait pour but de créer Parcoursup, nouvelle plateforme post-bac qui allait utiliser des algorithmes basés, entre autres, sur des critères financiers et géographiques. C’était pour nous (la plupart des étudiants français, professeurs et parents), synonyme de la fin d’une certaine égalité des chances.

À l’époque, il y avait tellement de problèmes qu’il y a eu convergence des luttes. Je me souviens d’un moment fort : nous étions tous installés dans un grand amphi, prêts à commencer la réunion. Certains débattaient pendant que d’autres déjeunaient (les AG étaient souvent à midi). Et un groupe est arrivé en courant dans l’amphi, acclamé par un tonnerre d’applaudissements. Je ne comprenais pas trop qui étaient ces gens, jusqu’au moment où j’ai aperçu des uniformes de postiers et de cheminots. Quelle surprise ! C’était pour eux aussi qu’on se mobilisait.

Le 5 décembre se profile une convergence des luttes à l’image de celle mentionnée par Axami. Un article du Monde décrypte ce mouvement de grande ampleur à quelques jours de la mobilisation.

Nous voulions des réformes pour tous les secteurs touchés : les hôpitaux publics, l’éducation nationale, la Poste, la SNCF et les universités. Des gens qui travaillaient dans les hôpitaux et des professeurs des écoles sont venus pour nous proposer de les rejoindre et nous ont encouragés dans notre mobilisation. Nous étions tous solidaires et prêts à donner de notre personne. Ce genre de moments me faisaient me sentir utile. Pour la première fois de ma vie, je m’impliquais dans un mouvement qui touchait des milliers de personnes, des milliers de Français.

Et je n’étais pas la seule. Il y avait plein d’occupations et de blocages dans des universités de la France entière : à Paris à la Sorbonne et Tolbiac, à Montpellier à Paul Valéry, à Toulouse à Jean Jaurès… pour n’en citer que quelques-unes. Tous, nous étions révoltés par les mesures politiques. Tous, nous nous sentions concernés. Et tous, nous avions décidé d’agir.

Médias, police, ils ont saccagé le mouvement

Malgré tout l’engouement et l’implication que le mouvement a suscités, les mesures prises par les pouvoirs en place, des directeurs d’universités au Président de la République, ont été délirantes.

Finalement, les CRS ont été appelés à Nanterre. Des étudiants et des profs regroupés dans une salle pour faire une AG (pour discuter) se sont retrouvés gazés et chassés violemment. Je n’y étais pas, mais lorsque je suis arrivée une heure après, les témoignages des personnes qui y avaient assisté de près ou de loin étaient unanimes. Des profs indignés et en colère et des étudiants chamboulés face à une telle violence gratuite. L’incompréhension a gagné tout le monde. Malheureusement, la colère et la haine aussi.

Mais le pire restait à venir : les médias présentaient les mouvements comme dérisoires, désorganisés, et illégitimes. Il n’y avait qu’à regarder les journaux télévisés ou à lire la presse : des petits groupes d’étudiants dans toute la France saccageaient les facs sans aucun scrupule. Là a commencé un autre combat : rétablir la vérité sur le mouvement. Au sein même de l’université.

M’engager, ça voulait dire informer

Avec deux amies, nous avons décidé de faire un « stand d’information » devant la Bibliothèque Universitaire, pour instaurer un dialogue avec les étudiants et dédiaboliser le mouvement. Nous avons discuté avec plusieurs étudiants en droit, économie, lettres, histoire, de la première année de licence au doctorat. Tous les gens avec qui nous avons parlé étaient d’accord pour dire que le mouvement était basé sur des revendications fondées et légitimes. Nous nous sommes rendu compte que ce n’était pas le fond du mouvement qui dérangeait, mais plutôt la forme. Ça les repoussait. Les mouvements étudiants sont inclusifs… pour ceux qui partagent les mêmes idées. Les points de vue différents ne sont pas considérés ni même écoutés. J’ai trouvé  dommage que la manière d’aborder les choses ait désuni les étudiants alors même qu’ils partageaient les mêmes idées. La forme des propos est toute aussi importante, voire plus importante, que le propos en lui-même…

Quant au mouvement, il n’a malheureusement pas été victorieux. Dès janvier 2018, les lycéens rentraient leurs vœux sur Parcoursup, n’ayant d’autre choix que d’utiliser cette plateforme pour tenter d’avoir une formation après leur bac.

Certains n’ont pas arrêté le combat. La mobilisation des étudiants de Nanterre avait duré quasiment jusqu’à la fin de l’année universitaire. D’autres revendications et un blocage problématique comme le relate bien Ouest France.

Cette expérience m’a à la fois dégoûtée et fait chaud au cœur. J’ai ouvert les yeux sur ce qu’était la vie en société. Jusque-là, je m’informais à travers les médias et je croyais éperdument ce qui était diffusé. En même temps, pourquoi les médias mentiraient ? C’était une conception bien naïve. Depuis, je me méfie de tout et j’essaie, dans la mesure du possible, de vérifier toutes les informations dont j’entends parler, pour  me faire ma propre opinion. Personnellement, je préfère voir la vérité du monde, même si elle est moche, plutôt que de rester dans la naïveté et m’émerveiller de sa belle façade.

17 octobre : quand tout a dérapé

En 2019, un an et demi après le mouvement qui a secoué Nanterre, c’est à contre-cœur que je constate que rien n’a changé, ça a empiré.

Le 17 octobre 2019 au matin, de grosses altercations ont eu lieu entre deux associations étudiantes à l’occasion d’une élection étudiante. La première est une association présente sur Nanterre depuis des années, à l’initiative des prises de paroles et des AG durant le mouvement contre la loi Vidal il y a deux ans, et qui s’investit toujours pacifiquement contre les inégalités à Nanterre ; notamment pour les jeunes qui n’ont été affectés dans aucune fac. La deuxième, une association soutenant violemment des mouvements racistes, des personnalités tenant des propos polémiques et des idéaux plus qu’illégaux.

Au printemps 2018, des occupations de facs, il y en a eu partout en France. Qu’ils soient étudiants ou professeurs, ils étaient contre la loi Vidal et se sont battus pour qu’elle ne passe pas. Comme à Tolbiac, où la ZEP était partie recueillir des témoignages.

Je n’avais jamais vu de violences de ce genre à Nanterre à l’occasion d’élections. La deuxième association est venue dans le but d’imposer ses idéaux, par la violence et la haine, en insultant tous les gens de couleur au passage. Lorsque les CRS ont été appelés, je me suis dit qu’ils allaient protéger l’association qui soutenait des idées égalitaires, qui sont celles de la République, et celles soutenues par la fac de Nanterre. Non. Ils sont allés faire barrage devant l’autre association.

L’entrée dans le supérieur rime avec découverte de soi : on rentre dans le monde des adultes, on a plus de libertés. Pour moi, ça a aussi été l’entrée dans la vie politique : on a plus de responsabilités.

 

Ilona, 20 ans, étudiante, Nanterre

Credit photo Unsplash // CC Clem Onojeghuo

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