Murielle K.

Murielle K.11 novembre 2018

J’aime le r’n’b

Je veux réussir pour échapper à ma famille

Quand Murielle a rejoint sa mère en France, elle ne se doutait pas qu'elle allait devenir la « boniche » de la famille. Entre la cuisine, la vaisselle et le ménage, Murielle a dû redoubler d'efforts pour réussir ses études. Avoir son bac et un travail sont sa priorité pour obtenir sa liberté.

Par Murielle K.11 novembre 2018

Un samedi, j’ai profité que ma mère soit au boulot et mon beau-père de sortie pour faire mes affaires. J’ai pris deux grands sacs, j’ai commencé à les remplir. J’avais peur que mes frères et sœurs me volent le reste, alors j’ai pris l’essentiel : des habits, des chaussures, mes documents importants, toutes mes fiches de paie. J’ai pris le RER B et je suis descendue à La Courneuve – Aubervilliers. Puis j’ai sauté dans le bus 150. Quand je suis arrivée dans ma studette, j’ai eu une sensation de liberté, j’ai dit : « Whao enfin ! » J’étais libre.

Quand j’étais enfant, je vivais en Afrique avec ma grand-mère. Je ne connaissais pas ma mère, ni mon père. J’étais très heureuse avec ma grand-mère, elle était très gentille avec moi. Je la considérais comme ma mère. Je partais à l’école, elle s’occupait de moi. Elle faisait tout pour que je ne manque de rien. Je ne travaillais pas, elle achetait mes habits, ma scolarité, la nourriture, tout. C’est elle qui m’a élevée jusqu’à mes 12 ans. Fin 2010, elle est décédée pendant que j’étais en vacances.

Après les funérailles, ma mère est venue en Afrique. Je ne savais pas qu’elle existait. Elle m’a dit qu’elle allait me ramener avec elle en France. Moi, j’étais contente, parce que je venais de perdre une mère, mais qu’il y en avait une autre qui était arrivée. De toute façon, je n’allais pas rester toute seule là-bas ! Ma mère est retournée en France avant moi. Elle a fait les démarches et moi, je suis arrivée le 1er septembre 2012.

On était huit dans l’appartement, mais je me sentais seule

J’ai débarqué dans le 93, dans le T3 qu’elle partageait avec son mari et leurs trois enfants, de 2 à 6 ans. Il y avait deux chambres et un salon. Une chambre pour les parents et une chambre pour nous les enfants. Au début, on était quatre. Deux ans plus tard, deux autres enfants de mon beau-père sont arrivés du bled. Alors on était six. Filles et garçons, tous mélangés. Trois filles et trois garçons.

Bien qu’on soit huit dans le même appartement, je me suis tout de suite sentie seule. Mon beau-père disait que je n’étais pas du même sang que le reste de la famille. Il me rabaissait. Mes petits frères me répétaient tout le temps que je n’étais pas leur sœur. Ça me faisait très mal. Moi, je les considérais comme des frères et sœurs. Je les voyais heureux tous ensemble, ça me faisait pleurer. Ma mère ne m’a jamais comprise. Elle ne voyait pas que j’étais mal, elle s’en foutait. Elle me disait que ce n’était rien. Elle n’écoutait que son mari. C’est une femme soumise, ma mère.

Comme elle travaillait en tant que femme de ménage, le soir, elle rentrait à l’appartement très tard. Alors tous les jours, c’est moi qui devais faire à manger pour mes frères et sœurs, et pour mon beau-père. Je devais même le servir à table. Et après débarrasser, faire la vaisselle, nettoyer la cuisine, avant d’aller faire mes devoirs. Le samedi, même quand ma mère était là, elle me demandait de cuisiner. J’avais l’impression d’être une boniche. Je me disais qu’elle m’avait fait venir en France juste pour ça.

Djeneba, c’est sa soeur qui, en France, la traitait comme « une esclave ». Alors, un jour, elle a décidé de partir. Depuis, elle vit dans un foyer.

Mais j’étais obligée de le faire. Elle criait sur moi, elle était très agressive. Je n’avais pas le choix. Donc mes devoirs passaient après. Je n’avais pas le temps de les faire. Au début, j’étais au collège, ça allait. Mais arrivée au lycée, c’est devenu plus difficile. En terminale surtout. Quand j’arrivais à l’école, je faisais tout pour être à jour. Je me levais plus tôt le matin, des fois à 5h. Ou sinon, je les faisais à la pause du midi.

J’étais obligée d’avoir des bonnes notes parce que mon beau-père était sévère. Il se servait de mes bulletins pour se moquer de moi. Il disait à ma mère : « Regarde, elle est nulle à l’école ! » J’étais obligée de me battre pour avoir des bonnes notes. En première, j’avais à peu près 12 de moyenne et en terminale, je suis arrivée à avoir 13. Parce que je me concentrais sur mes études.

Il fallait que j’aie mon bac pour me libérer

Dans ma tête, je me disais que mon beau-père voulait me voir échouer. Je voulais avoir mon bac pour lui prouver que je pouvais y arriver. Il fallait que j’aie mon bac, pour me libérer. Pour partir. Dieu merci j’ai eu mon bac STMG à presque 11 de moyenne. Du premier coup. À la maison, ils faisaient semblant d’être contents pour moi, mais en fait, ça ne les intéressait pas.

L’été 2016, je suis allée à la Mission Locale pour demander de l’aide, pour savoir si je pouvais avoir une allocation. Ils m’ont dit qu’il fallait que je travaille pour ça. Donc j’ai essayé de chercher un emploi. Vraiment, j’ai galéré. J’ai cherché sur internet, je me suis déplacée dans les restaurants. Ma mère me disait : « T’es à la maison, tu ne fous rien, faut que tu trouves un travail pour me ramener de l’argent. » Je ne l’écoutais pas. Dans ma tête, je traçais mon plan. J’étais décidée à me barrer, à avoir une maison à moi.

Trois mois plus tard, en mars 2017, j’ai trouvé du travail en tant qu’auxiliaire de vie pour les personnes âgées. Je me déplaçais à leurs domiciles, en métro ou en RER. J’habitais encore dans le 93. Je mettais une heure à chaque fois pour aller à Paris. Je leur faisais la toilette, les aidais à prendre leurs médicaments, à sortir au parc, ou juste à marcher. C’était dur. Mais je ne baissais pas les bras, je voulais un CDI pour avoir la maison.

Le premier juillet, ils m’ont donné un CDI. J’étais très contente. Je me suis dit que j’allais enfin avoir ma liberté. J’ai déposé les dossiers à Aubervilliers pour avoir un studio. J’ai finalement obtenu une studette simple dans un foyer de jeunes travailleurs. J’ai mis des semaines à expliquer à ma mère, mais elle ne voulait rien comprendre. Elle disait que j’allais faire de la prostitution. J’étais à bout. Je voulais m’éloigner d’eux à tout prix.

Depuis que j’ai un endroit à moi, je peux faire ce que je veux, je peux sortir quand je veux, manger ce que je veux. J’ai plus besoin de faire à manger pour eux. M’être battue pour mon indépendance, c’est ma vengeance.

 

Murielle, 20 ans, lycéenne, Aubervilliers

Crédit photo Pexels \\CC  Joshua McKnight

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