Solenn A

Solenn A22 juin 2018

Ma philosophie de vie : profiter de la vie. Je veux m’épanouir à travers le sport et découvrir ma nouvelle vie parisienne.

La France, un pays accessible ? Pas aux personnes handicapées !

Circulant en fauteuil roulant, Solenn témoigne de ses galères de déplacements dans la ville, pour ses loisirs comme ses études. Un quotidien qui ne va pas s'améliorer avec le projet de loi ELAN (Evolution du Logement, de l'Aménagement et du Numérique) faisant passer de 100 % à 10 % de logements neufs obligatoirement accessibles pour les personnes handicapées.

Par Solenn A22 juin 2018

Un jour, je suis allée me balader dans la rue à côté de chez moi et je me suis amusée à compter les boutiques dans lesquelles je pouvais rentrer. Parce que oui, en 2018, en France, une personne en situation de handicap ne peut pas aller où elle veut sans s’être renseignée de si elle pourra y rentrer.

À peu près 1/10 : c’est le chiffre auquel je suis arrivée. Imaginez ! Quand je vais chercher mon pain ou acheter des sushis, je dois rester dehors, en marge de la boutique. Finalement en marge de la société. Quand tu ne le vis pas, tu ne comprends pas que le moindre ressaut de 6 centimètres est un obstacle infranchissable pour un fauteuil roulant électrique.

J’ai beau être parfois la plus motivée du monde pour sortir et profiter de la vie : quand je mets 30 minutes de plus à chaque trajet parce que, ne pouvant pas prendre le métro, je dois prendre 5 bus, eh bien, je finis par être découragée. La France est un beau pays avec un système de santé super efficace et je ne la remercierais jamais assez pour ça ! Mais le handicap y reste tabou.

L’accessibilité est un sujet d’actualité en ce moment avec la loi ELAN. Et il y a beaucoup d’aberrations !

Le bus sinon rien, et pas sans souci !

Pour me déplacer, je ne peux prendre que le bus et la ligne 14. Je peux également emprunter le RER, mais il faut réserver, être sûre que les ascenseurs des stations de départ et d’arrivée fonctionnent… Bref, c’est très compliqué et moi, ça m’effraie pas mal. Du coup, je n’ai pour le moment jamais essayé le RER en fauteuil.

En bus, je mets généralement au moins 30 minutes de plus que si je pouvais prendre le métro. Pour aller depuis chez moi au jardin d’acclimatation par exemple, 74 minutes en bus, contre 40 minutes par le métro.

Ensuite, quand le bus arrive, pour que je monte dedans le chauffeur doit se coller contre le trottoir pour sortir une rampe rétractable en appuyant sur un bouton. Il ne peut pas le faire sur la route ou sur des trottoirs autres que ceux des arrêts de bus, car la pente de la rampe serait trop raide. Et c’est sans compter les autres soucis qui s’accumulent… Par exemple :

– Les rampes dans les bus qui ne fonctionnent pas car elles sont mal entretenues. Je dois très souvent attendre le bus suivant. En hiver, quand il fait très froid, il m’est déjà arrivé de laisser passer deux bus !!!

– Le chauffeur qui ne colle pas le bus au trottoir, ne descend pas la rampe, puis s’en va.

– Le chauffeur qui me voit à l’arrêt de bus, mais ne s’arrête pas : bah oui, tu comprends, c’est trop long de descendre la rampe et de bien se coller au trottoir.

– Le bouton de demande d’arrêt du bus qui ne fonctionne pas. Alors je suis obligée de crier dans le bus pour qu’on me descende la rampe.

Règle bien embêtante également : un seul fauteuil est accepté par bus. Or, il m’arrive régulièrement de sortir avec d’autres copines en fauteuil… Il est alors très compliqué de se déplacer, car généralement, nous sommes obligées de voyager séparément… C’est comme si toi,  tu allais en boîte de nuit avec deux copines et qu’en rentrant vous deviez prendre le bus de nuit, mais chacune votre tour !

Des gens vraiment pas tolérants

Et puis, il y a les réactions des gens. Ça peut être la personne qui se gare au niveau de l’arrêt de bus et qui du coup m’empêche de descendre ou de monter. Ceux qui ne comprennent pas qu’il est difficile, quand on a un fauteuil électrique comme le mien, de se ranger dans la place handicapée et de ne pas gêner. On m’a fait la remarque plusieurs fois de ne pas faire d’efforts. Une fois, on a même essayé de bouger mon fauteuil de 180 kg… de force. Et la perle quand même une fois : un monsieur qui ne voulait pas me laisser rentrer dans le bus m’a dit : ” Non Mademoiselle, je ne vous laisserai pas rentrer, je ne monte pas avec ma moto dans le bus, je ne vois pas pourquoi vous vous monteriez en fauteuil électrique dans le bus. “

Il faut quand même reconnaître que parfois, je tombe sur des conducteurs très sympas, qui m’aident à me faire une place, qui sont à l’écoute et sur des personnes qui me défendent ou m’aident.

Si je veux voyager par la route j’ai la possibilité d’utiliser la PAM. C’est un service de transports adapté. Ils proposent des véhicules avec des rampes d’accès qui te permettent de monter directement par le coffre. L’avantage, c’est que ce n’est vraiment pas cher car payé en partie par la ville de Paris et la région. Généralement, ça me revient, selon l’heure, entre 4 et 8 euros pour un trajet de moins de 15 kilomètres. Je dois réserver mes transports au maximum la veille minuit, ce qui est tout de même plus que convenable et on peut même t’arranger si tu appelles le jour même.

Mais dans les autres départements comme le 93 où j’étais avant, il fallait réserver au minimum 48 heures à l’avance et parfois, notamment pour les week-ends, s’y prendre une semaine à l’avance. Je t’explique le problème : je passe mon temps à planifier ma vie pour les interventions des auxiliaires de vie, le transport scolaire, les soins infirmiers, etc. Et là, on me demande de tout planifier une semaine à l’avance !

Enfin, le dernier problème, c’est que normalement, quand tu es en situation de handicap, tu as le droit à la carte améthyste. C’est un Navigo pour les personnes à mobilité réduite qui est beaucoup moins cher : 45 € l’année. Mais nous, on doit choisir : soit on prend les transports en commun et on a la carte Améthyste, soit on adhère à la PAM.. LOGIQUE… Enfin, on peut toujours utiliser les taxis G7 Access, mais c’est cher et quand tu payes une course, tu payes en plus le service d’aide (le véhicule adapté, l’aide du chauffeur). Résultat : le prix d’une course est plus élevé que pour un client valide. Si tu viens à Paris et que tu es en situation de handicap je te conseille Uber ACCESS. C’est une branche d’Uber qui a ouvert en novembre 2017. Ils ont des véhicules adaptés et des chauffeurs formés. Le grand avantage d’utiliser Uber ACCESS, c’est que la société prend en charge le surcoût lié au handicap. Donc le prix de la course est le même qu’une personne valide. Pour le moment, il n’y a pas énormément de véhicules adaptés, mais je suis sûre que ça va se développer.

Pas d’ascenseur, un monte charge… en panne

Cette année, j’étais scolarisée à la fac Paris-Descartes. Là-bas, il y a six ascenseurs et un monte-charge. Ceux sont de très vieux locaux et je ne peux prendre… que le monte-charge ! Impossible d’accéder aux ascenseurs. Je dois donc faire le tour de la fac au niveau du quartier des livraisons… Mais le monte-charge étant justement utilisé pour les livraisons, il est très souvent en panne. Du coup, cette année, j’ai loupé un mois et demi de cours, car le monte-charge était en panne et que j’avais cours au 7ème étage. Malgré l’acharnement de mes responsables de formation pour faire bouger les choses, rien ne se passait et aucune salle au rez-de-chaussée n’a été mise à ma disposition.

Solenn nous avait déjà parlé de comment elle est devenue handicapée, de ses galères pour étudier et de son arrivée à la fac ! A lire : Etudier avec un handicap ? C’est possible !

Puis un jour, je suis restée coincée au 7ème étage, le monte-charge étant de nouveau en panne. On a dû appeler les pompiers et on m’a expliqué que la fac avait jusqu’en 2020 pour faire des travaux d’accessibilité et créer un deuxième ascenseur accessible. Mais apparemment, ils n’ont pas le budget et ce n’est pas leur priorité. On m’a finalement mis une salle à disposition au rez-de-chaussée… Trois semaines avant la fin des cours !

J’aimerais te faire prendre conscience, à toi qui me lis, des problèmes récurrents que je rencontre au quotidien. On trouve sur Amazon des rampes amovibles pas très chères qui permettent à une personne en fauteuil de passer une marche, on peut aussi raboter un ressaut. L’accessibilité, c’est avant tout une affaire de mentalités. Pour faire bouger les choses, il faut faire prendre conscience des problèmes que rencontrent toutes les personnes handicapées au quotidien.

Et vous pouvez retrouver ses articles sur son blog perso : Wheel Love Life  !

 

Solenn, 22 ans, étudiante, Paris

Crédit photos Adobe Stock // ©  Zakharov Evgeniy // © Endlos viele Stufen

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2 réactions

  1. Ou alors un chauffeur qui ne s’arrête pas le fait parce qu’il sait que sa rampe ne fonctionne pas ? Enfin… il pourrait quand même s’arrêter trois secondes pour dire “désolé, ma rampe fonctionne pas, je peux pas vous prendre”…

    “Je ne monte pas avec ma moto”… on dirait une caméra cachée franchement !
    Je peux comprendre qu’on puisse pas toujours aller dans la place réservée au fauteuil, surtout quand les gens qui se sont installés là ne se poussent pas pour laisser passer ledit fauteuil !!!

    Dans ma fac, l’année dernière, il y avait plusieurs portes pour entrer dans le bâtiment mais seule une ou deux accessible(s) aux fauteuils. Le mieux ? Une entrée avec rampe extérieure qui donnait sur un hall d’entrée avec une petite volée de marche au bout (et évidemment pas d’ascenseur pour trois marches (et pas de rampe non plus… ce serait trop facile). Euh… on peut chercher la logique ? Cet été ils ont fait des travaux et mis une rampe au niveau de l’entrée par laquelle est accessible l’un des ascenseurs mais, ne l’ayant jamais pris car n’ayant jamais eu besoin, je ne sais pas si un fauteuil peut y passer… dans mon souvenir il est assez étroit… des fois on marche sur la tête !

  2. Je suis valide mais compatis entièrement avec toi, c’est une honte.
    Je suis étudiant à Londres et là-bas les normes pour les personnes handicapées et les mentalités me semblent bien plus développées, rien que dans les transports (ascenseurs dans le métro, lieux de travail, etc.)
    Je trouve que l’attention que l’on porte aux gens en situation de handicap est un facteur de mesure du niveau de civilisation d’une société. Courage