Yael

Yael3 février 2018 3 mn

Un jour, je ferai le tour du monde, mais pour l'instant, je partage ma petite vie d'étudiante parisienne venant de la province entre les études, l'écriture et des petits voyages.

Mon père est un homme battu et personne ne le prend au sérieux

Chaque année en France, 80 000 hommes souffrent de violences conjugales. Pourtant, on n'en parle pas. Pour Yaël, qui a vu son père souffrir, c'est incompréhensible.

Par Yael3 février 2018 3 mn

« Un homme qui se fait frapper par sa femme, c’est une tapette ! », «  Oh le canard ! »

J’ai déjà entendu tout ça… Ce n’est pas vraiment étonnant quand on y réfléchit. Après tout, ne dit-on pas, quand on est enfant, qu’il ne faut pas taper les filles ? Dès l’enfance, l’homme est identifié comme celui qui frappe et la femme comme une potentielle victime.

Sauf que chez moi, c’est la femme qui frappait. Mon père a subi les coups, les humiliations, le harcèlement psychologique, les cris, les tentatives de viol, les menaces, et tout ça devant nos yeux, à mon frère, ma sœur et moi. Mon père a été victime de sa femme, victime de cette maladie qu’est l’alcoolisme.

Les hommes, le sexe fort ?

Mon père : un homme battu, humilié, privé de cette virilité qui est si importante dans notre société. Le traumatisme que peut causer une telle situation n’est plus à prouver. Néanmoins, la pire chose pour lui fut sans doute le manque de reconnaissance, d’aide, ce dédain et même ce manque de confiance en ses dires. Parce que c’est ainsi, dans l’inconscient collectif, un homme battu, ça n’existe pas, il n’y en a que pour les femmes. Il n’y a qu’à regarder le nombre d’organisations venant en aide aux femmes battues ou les campagnes contre les violences conjugales : on ne parle que des femmes. Pour moi, cela n’est pas seulement malsain pour les hommes battus, qui sont totalement déconsidérés, mais ça l’est également pour les femmes. Parce que oui, ça nous place, nous, en tant que femmes, en potentielles victimes. Certes, d’après les chiffres, les femmes battues sont plus nombreuses que les hommes battus, mais vouloir faire des campagnes et des aides genrées, cela ne contribue-t-il pas à créer cette image d’une société où les hommes seraient le sexe fort, celui qui bat, et les femmes le sexe faible, celui qui est maltraité et qui subit ?

Cette image, en tout cas, ma mère l’avait bien saisie, se faisant passer pour ce que la société attendait d’elle : une victime frappée par son mari. Il suffisait qu’il se défende un minimum, qu’il tente de la retenir pour éviter les coups. Il suffisait d’un bleu, d’un cri ou d’une chute dans les escaliers simulée… Et bien entendu, tout le monde y a cru.

Alors, mon père est parti…

Tous. Les institutions, la société, la famille et même nous, les enfants. J’étais la plus grande, j’avais 10 ans. Bien sur on voyait des “trucs”. Mais notre mère était vraiment très très forte pour se faire passer pour une victime. C’est bizarre. Un peu comme si on s’était fait retourner le cerveau. Je voyais des choses, je savais que c’était ma mère qui était violente, mais je ne voulais pas le voir. Dans ma tête, il fallait que ce soit mon père. C’est un peu surréaliste. Mais déjà que l’esprit humain est plus ou moins facile à manipuler, ales celui d’un enfant…

Quand mon père a décidé de quitter le domicile et a voulu avertir la police de ce qui lui était arrivé. Il n’a reçu que du mépris. Même résultat auprès du juge des enfants, qui l’a totalement ignoré quand il a réclamé notre garde, alors qu’il avait peur pour notre sécurité. Résultat, mon père est parti, sans femme, sans enfants, sans maison, et sans aucune reconnaissance, seul. Il aura fallu attendre plusieurs années de combat et que je sois à mon tour victime de ces violences pour qu’il obtienne notre garde.

Malheureusement, même là, faire reconnaître ce qui avait pu se passer n’a pas été aisé : au moment de porter plainte contre ma mère (ce qui n’est déjà pas quelque chose d’évident ), le policier qui s’occupait de moi m’a clairement accusée de mentir. Même après ça, une garde alternée a été mise en place sans la moindre forme de surveillance et l’histoire s’est répétée avec ma sœur…

… Sans obtenir de soutien

Sans cette norme si profondément ancrée, sans cette aveuglement de la part des autorités et institutions, beaucoup de mal aurait pu être évité et je pense que oui, la société telle qu’elle est, est en partie responsable de tout ce qui a pu se passer.

Pour ce qui est de mon père, je ne peux pas savoir ce qu’il ressent au quotidien mais aujourd’hui encore, je sais qu’il est marqué par tout ce qui s’est passé et qu’il a été profondément traumatisé par cette période de sa vie. Je pense qu’il ne s’en remettra jamais. Il n’a jamais reçu de soutien de la part d’associations et aujourd’hui, il refuse de reconnaître qu’il aurait eu et qu’il a toujours besoin de cette aide qui lui a été refusée. Mais qui pourrait l’en blâmer ? Car il a non seulement été victime de violences conjugales mais son identité d’homme, aux yeux des autres et même, et c’est pour moi le pire, à ses propres yeux, a été profondément touchée. Parce qu’après tout, un homme battu, dans notre société, n’est plus vraiment un homme.

 

Yaël, 21 ans, étudiante, Paris

Crédit photo Adobe Stock // © chalabala

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12 réactions

  1. La lutte contre l’oppression transcende le genre, la couleur de la peau, le statut des individus. D’où a difficulté pour moi de choisir un camp plutôt qu’un autre. Ton témoignage est très important Yaël en brisant ce mur entre victimes de violence. Les pères, sont aussi mal traités par la justice lorsqu’il s’agit de définir la garde des enfants lorsque les parents se séparent. Il faut encore et toujours dénoncer l’iniquité, le préjugé, la violence. Nous avons tous besoin de ton témoignage. Il doit être difficile pour toi de subir la douleur de l’injustice et de la violence dont ton père à été la victime. Mais je te remercie mille et mille fois d’avoir eu le courage de le faire.

  2. Merci pour ce témoignage très (trop?) touchant.
    L’impuissante de l’homme dans ces situations est admirablement exposée. Il n’a aucun moyen de sortir de cette impasse. Ou qu’il se tourne, il est coupable par définition.
    Et quand il fuit parce qu’il ne lui reste plus que cette option, en plus d’être coupable, il est lâche. Bref un homme admirable, n’est ce pas?
    Bon il n’y en a que 80 000, on va pas s’agiter pour si peu?
    Merci encore.
    BB

  3. Bravo, Yaël, d’avoir témoigné.
    « Retourner le cerveau », les mots sont exacts pour traduire ce qui se passe. Le membre de la famille qui engage des violences le fait (peut-être) parce qu’il ne se sent pas bien dans les relations basées sur un investissement affectif, avec ceux qui partagent sa vie (conjoint, enfant, parent, frère ou soeur), mais comme il ou elle joue sur deux tableaux (manipulation), comprendre ce qui se passe est incroyablement difficile pour ces personnes.
    Quant aux professionnels qui pourraient être utiles…… juge, avocat, médecin, gendarmes, mon expérience me fait dire: quelle vaste rigolade !
    Ceux qui sont passés par là savent que ce n’est pas la peine d’insister face à ceux qui disent « ca va s’arranger », « c’est son caractère », « qu’avez vous fait pour…? » et les voisins « on ne se mêle pas des affaires des autres », l’assistante sociale du lycée: «  tu viendras me voir quand tu en auras envie ». Perso, je ne m’épuise pas à discuter avec ceux qui ne captent pas comment le problème est sous-jacent. Ceux qui ont des antennes ont très vite un positionnement différent, ils aident concrètement sans donner aucune leçon, un mot dans ce qu’ils disent montrent qu’ils sont sur les bonnes longueurs d’ondes.
    Je vous souhaite plein de bonnes choses dans votre vie.

  4. merci.
    c’est très extrême par rapport à mon vécu plus orienté sur des violences psychologiques. Justement, il y a une souffrance aussi des papas et conjoints qu’il faut apprendre à démêler hors du contexte de « les femmes peuvent enfin parler ». Je n’ai pas osé parler de mon expérience douloureuse, pour qu’on n’interfère pas avec la nécessaire parole des femmes, trop longtemps contenue. Je n’y vois pas ici de contradiction, de risque d’treê un troll. Je raconterai un jour un peu plus, mais conscient de ne pas vouloir être un exemple.

  5. Malheureusement je connais !!
    Et impossible de se faire entendre
    Les femmes sont très fortes à ce petit (jeu) !!!

  6. Trop dur pour ces hommes
    Qui se sentent coupables
    Svp changeons notre regard
    Et ne jugeons pas trop vite

  7. Bonjour
    Bien sûr que cela existe, bien souvent la boisson est présente dans cette situation, mais l homme subit les enfants aussi trinquent, car ton être peut être vulnérable.
    Je l ai vécu en tant qu enfant,
    Je sais que quoi on parle.

  8. Bonjour Yael,

    Je comprends ton désarroi par rapport à ce que ton père a vécu. Les réactions que tu évoques me rappellent celles que j’ai pu rencontrer lorsque dans le cadre d’un master de genre à Paris j’avais souhaité réaliser mon mémoire sur les hommes battus. Peu de soutiens de la part des étudiantes ou des enseignantes qui me rappelaient que c’était surtout les femmes qui étaient concernées. Certes, ce sont les femmes en grande majorité mais pourquoi laisser de côté les hommes battus qui représentent un nombre non négligeable ?
    Faute de soutien et aussi d’accès au terrain (en effet, difficile d’avancer quand il n’y a aucune structure dédiée à cette problématique, ce qui n’est pas le cas dans un pays comme la Suisse), j’ai changé mon sujet de mémoire…
    Quand je lis ton histoire, je me rends compte que je n’aurais pas dû laisser tomber ce sujet. Si tu veux en parler et essayer de voir si on peut faire avancer les choses à ce sujet, tu peux me répondre.
    Merci pour ce témoignage et bon courage à toi !

  9. Bonjour Yael,

    Je comprends ton désarrois par rapport à ce que ton père a vécu. Les réactions que tu évoquent me rappellent celles que j’ai pu rencontrer lorsque dans le cadre d’un master de genre à Paris j’avais souhaiter réaliser mon mémoire sur les hommes battus. Peu de soutiens de la part des étudiantes ou des enseignantes qui me rappelaient que c’était surtout les femmes qui étaient concernées. Certes, ce sont les femmes en grande majorité mais pourquoi laisser de côté les hommes battus qui représentent un nombre non négligeable.
    Faute de soutien et aussi d’accès au terrain (en effet, difficile d’avancer quand il n’y a aucune structure dédiée à cette problématique, ce qui n’est pas le cas dans un pays comme la Suisse), j’ai changé mon sujet de mémoire…
    Quand je lis ton histoire, je me rends compte que je n’aurais pas dû laisser tomber ce sujet. Si tu veux en parler et essayer de voir si on peut faire avancer les choses à ce sujet, tu peux me répondre.
    Merci pour ce témoignage et bon courage à toi !

  10. Bravo pour ce témoignage. Dès que l’on recherche sur internet violences faites par les femmes, on trouve un lien qui s’appelle violences faites aux femmes. Ce sujet est tellement tabou, on empêche les victimes de se réparer. Le débat se situe ailleurs que l’homme ou la femme soit violent (e), il s’agit de reconnaître ces formes de violences plus nombreuses que ce que l’on croit. Vous trouverez sur le site violencefeminine.com des chiffres officiels ou la page facebook laviolenceaufeminin. La violence d’où qu’elle vienne est injuste et est à combattre.

  11. j’ai été dans la position décrite du père et je partage le constat d’incrédulité et de totale indaptation des professionnels en ce domaine: policiers (sauvés par quelques gendarmes un peu plus capables d’écouter), assistantes sociales, et tout personnel dit spécialisé. J’ajoute que dans la vie sociale, j’ai plutôt une position rapidement jugée de “mâle dominant”, chef d’équipes,etc… Il était encore plus difficile de croire ma situation, le fait d’être amourexu rend aussi dépendant à l’autre même si celui-ci est violent, destructeur et manipulateur – quel que soit le sexe.
    ce témoignage fait du bien, notamment en ce qu’il décrit de la longueur du processus de justice pour faire reconnaître ce qui se passe. Cela prend des années mais on y arrive – au moins partiellement. Félicitation à l’excellent avocat que j’ai pu trouver.
    ceci dit, il en reste des souvenirs “cocasses”: à chaque fois que nous devions aller en médiation, que mon ex devaient voir ses efnants en médiation (puisque finalement interdite de les garder du fait du danger quelle représentait), tous les professionnels (éducateurs, assistantes sociales, psychologues) me faisaient signer des tonnes de papier me signalant qu’au moindre trouble du comportement, à la moindre violence, ils appelleraient la police. Dès que je respirais tout le mone guettait ce que j’allais faire … et petit à petit, ils se rendaient compte que je n’étais pas le problème, ils finissaient par lire les décisions de justice et je voyais dans lerus yeux la panique succéder à l’incrédulité. Comme m’a dit une éducatrice moins obtue “vous comprenez, on n’est pas fait pour ça”

  12. Sur ce sujet, une PETITION à signer, pour demander à MACRON de rendre hommage AUSSI aux HOMMES VICTIMES DE MEURTRE CONJUGAL, qu’il a oublié de mentionner dans son discours du 25 novembre dernier :

    https://www.change.org/p/emmanuel-macron-pr%C3%A9sident-macron-rendez-hommage-aussi-aux-hommes-victimes-de-meurtre-conjugal