Elliot

Elliot6 mars 2017

Journaliste, réalisateur et photographe : un peu slasher et très engagé!

Au Cameroun, les moto-taxis en roues de secours contre le chômage des jeunes

Pour un job étudiant, mais surtout en alternative au chômage, les Benskins - les peaux qui tremblent - arpentent par milliers les rues de Douala, capital du Cameroun. Elliot a suivi le quotidien de ces motards qui jouent la solidarité contre la crise.

Par Elliot6 mars 2017

 

 

J’ai passé plusieurs mois à Douala courant 2016. C’est la capitale économique camerounaise, un port majeur d’Afrique de l’Ouest où le trafic routier est très dense et l’activité de benskin, moto-taxi, en pleine explosion, surtout chez les jeunes. Ce sont près de 4 millions d’individus qui, chaque jour à Douala, enfourchent leur moto. La plupart d’entre eux ont entre 20 et 25 ans et sont diplômés du bac, voire d’un niveau universitaire.

Grâce aux membres du Synamotac, syndicat national des motos-taxis, j’ai pu arpenter librement les “camps” et discuter avec ces jeunes. Tout le monde les connait et les respecte, ce qui ne rend pas leur travail plus facile.

Avec seulement 111 000 adhérents sur l’ensemble du territoire, soit 3 % des motos-taxis, ils jouent à la fois le rôle de surveillant et de conseiller pour ces jeunes livrés à eux-mêmes.

Tout de suite, une question me taraude : pourquoi choisir ce métier ? Et bien, là où un chantier peut payer 1500 à 2000 CFA la journée (2-3€) vous pouvez gagner près du double sur une moto. Mais ça c’était avant que l’activité explose. Maintenant il faut « cogner dur même sous la pluie », me disent-ils. La précarité du métier est terrible mais il faut comprendre que ces jeunes vivent pour la plupart au jour le jour : l’important c’est d’avoir quelque chose sur la table le soir. Point final.

Près de 20 % de chômage et 70 % de sous-emploi

Le plus hallucinant c’est qu’ils ont une conscience aiguë de leur situation. Loin d’être résignés, la plupart savent qui pointer du doigt. Au carrefour Ndep, « la place des fous », c’est la rage au ventre que la plupart accusent, anonymement, le gouvernement. Le chômage fait proliférer ces Benskins.

Officiellement autour de 20%, le sous-emploi toucherait jusqu’à 70% de la population active avec un salaire inférieur à 30€ par mois (23000CFA).

Pour Basil, qui roule depuis six ans, il y a encore de l’espoir. Customisant sa moto avec des bandes adhésives colorées il m’explique sa passion, son rêve : la peinture. De formation artistique, il espère un jour pouvoir vivre de son art, qu’il pratique dès qu’il a du temps libre et utilise au boulot.

Il m’explique avec hardeur que, dans ce métier, le style est un moyen d’expression et de reconnaissance, au cœur de leur pratique. Le chasuble joue aussi le rôle de drapeau et de point de ralliement.

Cela leur donne une identité dans la multitude et auprès des clients très pressés qui ont un choix très large de conducteurs.

Si la situation est difficile, ces jeunes tirent une certaine fierté de leur vie de motard, de leur indépendance. Ils me font un peu la même impression que les cowboys des westerns dont les Américains ont travaillé l’imaginaire. Et finalement, la débrouille prend le pas sur l’apitoiement. « Ça sort comme ça sort ! », comme le dit le son du moment.

La solidarité pour s’en sortir

Certains essaient pourtant d’améliorer leur corps de métier. Guy Roger Ayang’Ma est responsable de « camp » – point de chargement local – et tout le monde l’appelle Général. Il est membre fondateur d’une association de motos taxis qui comprend aujourd’hui près de 200 chauffeurs. Leur mantra, JSC Solidarité résume parfaitement leur état d’esprit. L’association a vite dépassé le cadre professionnel : ils organisent des matchs de foot, parlent de leurs femmes, des problèmes de voisinage.

Une communauté alternative, presque familiale se met en place. Ils ont même un garage et un centre de santé où les adhérents mais aussi leur famille sont assurés de recevoir des soins.

Martial Yumi est le président de l’association. Il me décrit vite un corps de métier qui, par sa précarité, se voit dans l’obligation de jouer la solidarité, à la fois pour se faire respecter comme profession mais aussi pour avoir certaines garanties que l’Etat ne fournit pas. Dans cette optique, le chasuble joue aussi le rôle de drapeau et de point de ralliement.

Faute de pouvoir prendre de la hauteur, les « peaux qui tremblent » tanguent mais ne tombent pas.

 

 

Elliot, 25 ans, jeune journaliste, Paris

Crédit photo Elliot

 

TAGS :