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Rayima JA.7 septembre 2019

Depuis mon quartier marseillais, suis-je seulement la meilleure des plus nuls ?

Lors d’une sortie de classe, j'ai rencontré un garçon qui m'a fait sentir que j'étais moins cultivée que lui. Jeune Ambassadrice, j'ai pris ma revanche.

Par Rayima JA.7 septembre 2019

Strasbourg, janvier 2013, j’ai 15 ans, je suis en seconde et le collège ne me manque pas du tout ! J’ai hâte de visiter le Parlement européen, c’était une trop bonne idée de m’inscrire en classe européenne ! C’est la première fois que je vais aussi loin pour une sortie scolaire. Marseillaise de naissance, Strasbourg me semble être l’autre bout du monde. Je suis sûre qu’il fait jamais beau là-bas. On vient juste d’arriver et il pleut déjà.

Quelques heures plus tard, nous voilà devant un grand bâtiment vitré, situé au bord d’un fleuve. C’est magnifique Strasbourg en fait ! Heureusement, il ne pleut plus. On se retrouve dans une grande salle avec des jeunes venus de la France entière pour participer aux activités préparées spécialement pour nous. On forme des groupes de dix pour apprendre à se connaître. Les jeunes prennent la parole avec une aisance et un français parfaits. Moi, je suis sur ma chaise, terrorisée à l’idée de devoir me présenter devant des inconnus.

On fait un tour de table… Comment font-ils pour être aussi à l’aise à l’oral ? Mon tour arrive et je sens que mes jambes commencent à trembler, mes mains s’humidifient, je manque d’air… À l’aide ! J’angoisse et les autres ne m’aident pas du tout avec leurs parcours plus impressionnants les uns que les autres. Un jeune garçon brun, aux yeux clairs, vêtu de son plus beau costard déclare avec détermination : « Je veux devenir président de la République. »

Nicolas Sarkozy Junior : 1 – Moi : 0

Sur le coup, ça me fait rire, je pense qu’il plaisante. Mais non, il est très sérieux. En discutant avec lui, la première chose que je remarque, c’est son élocution. Il manie la langue française à la perfection et est plein d’ambition. Cela m’intimide un peu. Et là, il me fait une remarque que je n’ai jamais oubliée : « Tes camarades et toi parlez bizarrement. » Je l’interroge du regard. « Tu n’as pas l’air cultivée, tu manques de vocabulaire. » Pardon ? Je fais de mon mieux et j’ai toujours eu des résultats plus que satisfaisants en cours. C’est pas parce que Monsieur le futur Président parle comme un livre que moi je manque de vocabulaire. Il insiste : « Il y a des mots que j’utilise quotidiennement dont tu ignores l’existence. » Alors là, je me sens attaquée, je veux un exemple. « Facétie. Tu ne connais pas ce mot je parie. » Touchée. Là, c’est ma dignité qui en prend un coup. Je me sens tellement nulle.

Il n’est pas vraiment méchant, on vient juste de deux mondes complètement différents. Je décide de garder contact parce qu’au final, grâce à lui, je suis déterminée à accomplir de grandes choses. Si lui peut le faire, alors moi aussi. Mais, quand je rentre à Marseille, ma confiance en moi est au plus bas. Peut-être que je fais partie des meilleurs des plus nuls en fait ? Les jeunes du 3e arrondissement de Marseille ne peuvent pas réussir dans la vie ? Si on crache souvent sur mon quartier, c’est peut-être qu’il y a une raison.

Un matin, ma prof d’anglais demande à me voir en privé. L’éternelle angoissée que je suis panique un peu. Elle me dit, avec un grand sourire aux lèvres : « J’ai quelque chose à te proposer. » Elle prend dix bonnes minutes pour me présenter un programme que je connaissais vaguement : les Jeunes Ambassadeurs. Wow ! Rien qu’en entendant le nom, je comprends que ce n’est pas le genre de programme auquel « quelqu’un comme moi » peut participer. Il est ouvert aux lycéens étudiant en zones d’éducation prioritaire et selon elle, j’ai toutes mes chances. Je tente l’aventure et je me retrouve quelques mois plus tard devant un jury de six personnes. Au secours ! J’ai déjà du mal à commander des pizzas par téléphone, alors parler devant la déléguée du Préfet, des représentants du Consulat américain, en anglais en plus… Impossible ! Mais je ne peux pas me défiler. Je reste moi-même et l’entretien se passe plutôt bien. Je ressors détendue même si je ne pense pas être sélectionnée.

Moi aussi je peux faire des choses impressionnantes

Juin 2014, mon téléphone se met à sonner : je suis sélectionnée pour participer au programme ! Je n’y crois pas ! Dans un élan de joie et de fierté, je décide d’annoncer la nouvelle à mon très cher ami Nicolas Sarkozy Junior. Hé oui ! Moi aussi je peux faire des choses impressionnantes. Je suis peut-être très timide, avec très peu de confiance en moi, pas très cultivée, mais je suis engagée et pleine de bonne volonté. Il me répond, l’air un peu déçu, qu’il ne connaissait pas le programme et que j’ai beaucoup de chance d’avoir été sélectionnée. Il ajoute : « Moi aussi j’y serai. » Je ne comprends pas, les sélections sont faites. Je lui demande comment il va faire : « Demain j’appelle l’ambassade et c’est réglé. » Ok. On est définitivement pas du même monde. Les jours passent et j’apprends que sa demande n’a pas été acceptée. J’essaie de le recontacter en vain. Il ne répond plus à mes messages. Je crois que cette fois-ci, c’est sa fierté qui en a pris un coup. Il n’aurait jamais pensé qu’une fille de mon milieu réussirait là où il a échoué.

Egalement Jeune Ambassadrice, Sarah a aussi eu un choc des cultures mais pendant son voyage ! Elle y a appris ce que représentait la « culture française ».

Quatre mois plus tard, je m’envole vers Washington DC avec une formidable équipe de jeunes de qui j’ai beaucoup appris. Ils m’ont toujours acceptée telle que je suis et m’ont fait me sentir fière de mon parcours et de l’éducation que m’ont donnée ma famille et mon quartier. Quand je suis rentrée à Marseille, j’étais une toute nouvelle personne. Grâce à cette expérience, j’ai gagné énormément de confiance en moi et j’ai, par la même occasion, prouvé que rien n’était joué.

 

Rayima, 21 ans, étudiante, Marseille

Crédit photo Unsplash // CC Tachina Lee

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