Emmanuelle M.

Emmanuelle M.30 juillet 2018

Brunette. Forte poitrine. Sans tabou. Lesbienne polyamoureuse. Fleur b̶l̶e̶u̶e̶ rouge. Pute 2.0.

Mon job : tchatteuse sur des sites de rencontre hot

A côté de leurs études, certaines sont vendeuses, d'autres serveuses ou encore baby-sitter. Emmanuelle, elle, est payée pour faire jouir (et rêver) des hommes à distance. Drôle d'expérience.

Par Emmanuelle M.30 juillet 2018

Depuis quelques mois, je tchatte sur des sites de rencontres plus ou moins hot. Faux profils de femmes avec fausses photos. « Vrais mecs » en face qui n’ont jamais vraiment cherché la raison de leur désespoir. Ils cherchent ce qu’ils pensent être naturellement en droit d’obtenir : de l’attention féminine. Et ils l’obtiennent. Pour la modique somme d’un euro et quarante centimes par message envoyé.

Je suis bien au fait de leur misère affective, sexuelle et sociale. Tous les jours, je leur parle. Ils écrivent des kilomètres de mots d’amour pour des femmes qu’ils idéalisent et croient connaître. Ils sont en route dès le matin : « Salut tu vas bien ? tu as bien dormi ? Moi j’ai bien rêvé de toi… et j’ai du me soulager manuellement en me réveillant. Lol Hâte qu’on se fasse enfin des trucs en vrai. Tu portes quoi aujourd’hui ? Léchouille sur ta chatte. » Et puis ça continue tout au long de la journée. Certains s’expriment d’une façon qui met en péril mortel la langue française, d’un point de vue lexical, orthographique et syntaxique… D’autres sont de vrais intellos qui veulent discuter de philosophie et des derniers bouquins qu’ils ont lus. Les conversations sont agrémentées de moult « bisous », parfois de « je t’aime ».  C’est banal souvent : « T’as mangé quoi ? », « tu vas regarder quoi à la télé ce soir ? » Dans les messages suivants, ils me racontent à quel point ils me veulent et me désirent. Enfin, ils racontent tout cela aux femmes que j’incarne en tant qu’animatrice.

Ils sont sur le point d’exploser… moi je remplis mon porte-monnaie

Moi je leur réponds en faisant « la meuf ». Je vais dans leur sens. Je les valorise. Ils sont seuls. Ils ne savent pas ce qu’ils sont censés vouloir. Ils veulent du sexe. Enfin ce qu’ils croient être le sexe. Sans pénétration, point de salut. Ils sont sur le point d’exploser et moi je remplis mon porte-monnaie. Je refuse de fréquenter ce genre de personnes gratuitement. Oui, je fréquente des hommes pour de l’argent car ce serait une perte d’énergie et de temps de le faire gratuitement, par simple amour.

Aucun rendez-vous n’est permis. Donc il faut constamment refuser les demandes. Ils ne comprennent même pas la méfiance des femmes. Pressés, ils disent : «  Rencontrons-nous ! Qu’est-ce qu’on risque ? ». Nous risquons beaucoup en tant que femmes.  Heureusement qu’aucun rendez-vous n’a lieu. Ces hommes n’inspirent pas confiance.  Certains hurleront : « Nous ne sommes pas tous comme ça ! Certains hommes sont des protecteurs pas des agresseurs ! ». Les protecteurs font leur beurre grâce aux agresseurs.

Je travaille toute nue dans mon lit. Je n’ai que peu de contact avec celle qui m’a embauchée. Je n’ai pas de contacts avec mes collègues. Le salaire n’est pas misérable. Il est juste mauvais.

Pendant des milliers de messages, les mecs racontent qu’ils vont me faire jouir avec une pénétration vaginale. Je fais comme toutes les autres. Je simule. Je suis payée pour ça.

Le désir des hommes ? Misérablement confus

Un jour pourtant, un petit miracle s’est produit. Sûrement que mes règles approchaient et que mes hormones hurlaient à mon corps « il est temps d’être excitée et de te faire féconder  ! », mais j’ai frissonné en lisant un message que je trouvais, sur le coup, d’une sensualité exquise. En effet, depuis tous ces mois d’exercice, un seul message « coquin » a réussi à vraiment m’exciter !

Le reste ne me dégoute pas. Le désir des hommes n’est pas aussi sale qu’on voudrait nous faire croire. Il reste misérablement confus. Moi, je les soutiens quand ils me parlent de leurs difficultés au travail. Je les conseille quand ils me parlent de leurs problèmes avec leur épouse, avec les gosses qui viennent un week-end sur deux. Je les lis attentivement et je veux vraiment les aider. Je suis payée pour ça. Je me demande, au vu de mon salaire, si ce n’est pas eux qui bénéficient le plus de ces pseudo-relations. Enfin… La sanction finit par tomber au bout d’un moment. Il n’y aura pas de rencontre. Ils s’énervent. Ils disent : « En fait, je parle peut-être avec une animatrice depuis tout ce temps, ou à un homme même ! ». Oui, rien est pire que deux hommes qui s’échangent leurs fantasmes en détails, leur désir mutuel et leur amour.

Au fond, je m’amuse beaucoup. C’est difficile car c’est très répétitif.  Mais je m’amuse de leur baratin plus ou moins grandiloquent, de leur insouciance, de leur façon de faire croire qu’ils sont de bons coups.

Je sais que tout ce manège va me lasser très bientôt mais pour le moment je suis à fond ! C’est une bonne source de (petits) revenus et puis, je fais un vrai taf !  Je loue la toute-puissance du clitoris.

Personnellement, je pense que c’est une grande bataille.  Elle sera gagnée quand nous jouirons autant qu’eux et que mon poste d’animatrice de tchat coquin sera devenu obsolète.

 

Emmanuelle, 22 ans, étudiante, Paris

Crédit GIF Giphy // 30 Rock

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